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OEUVRES
DE M. M IGNE T.
HISTOIRE
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MARIE STUART
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PARIS- IMPRIME CHEZ BONAVENTURE ET DUCKSSOIS
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HISTOIRE
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Deuxième Édition.
TOME I
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DIDIER, LIBRAIRE. ÉDITEUR
35, QUAI DES AUGUSTINS. Droit de traduction réservé.
1852
L'biatoire de Marie Smart a été écrite bien dea fois, Oo la refait de siècle en siècle '. Aujourd'hui des documents nouveaux, ajoutés avec abondance aux documents déjà connus, permettent de la raconter d'une manière plus complète et plus vraie. Keith avait inséré en 1734, dans son Histoire d'Ecosse, des matériaux très-précieux sur le règne de Marie Stuart, depuis la naissance de cette princesse jus- qu'à sa fuite en Angleterre. Robertson , à la suite de ses sobres récits, à Tappui de ses jugements si honnêtes et si sages, avait donné des pièces justifi- catives extraites des dépOts publics d'Angleterre et
* Un écrivain de talent, M. Dargaud, en a publié récem- ment une en deux volumes.
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d'Ecosse. Les vastes collections d'Anderson et de Goodall renfermaient tous les actes relatifs au re- doutable débat élevé en 1568 devant les commis- saires de Fartificieuse Elisabeth , à York et à West- minster, entre Marie Stuart et ses sujets, touchant le meurtre de Darnley. Enfin les recueils importants de Digges, de Haynes, de Murdin, d'Hardwicke, formés des papiers d'État d'Angleterre, joints au recueil non moins intéressant de Jebb , ainsi qu'aux mémoires de Castelnau de Mauvissière , si considé- rablement enrichis par le Laboureur, aidaient à suivre l'histoire de la reine prisonnière jusqu'à sa mort.
Cette masse de documents s'est très-heureusement accrue de nos joui's. Dans la Grande-Bretagne M. G. Chalmers a écrit une Vie de Marie Stuart tirée des papiers d'État. M. H. Ellis et M. Th. Wright ont publié beaucoup de lettres d'Elisabeth et des principaux personnages de son temps. M. Cuthbert Sharp a retracé, avec des matériaux inédits, l'in- surrection catholique du nord de l'Angleterre, pro- voquée en 1569 par l'emprisonnement de Marie Stuart et tentée pour sa délivrance. M. P^. Fraser
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Ty der, le dernier, le plus étendu, et le mieux instruit des historiens d*Écosse, admis récemment au State paper Office ^ a puisé dans ces archives politiques de l'Angleterre tout ce qui était resté ifpioré de ses pré- décesseurs , et a pu compléter les histoires de Keith et de Robertson, les recueils de Haynes, de Murdin, (le Hardwicke. II s'est servi des dépêches des ambas- sadeurs et des agents anglais pour éclairer d'un jour plus vif et animer de plus de détails la vie entière de Marie Stuart. En France, la correspondance de François II, recueillie et éditée par M. Louis Paris; la correspondance diplomatique de Jja Mothe Fé- nelon, qui s'étend de 1568 à 1575, pendant les sept premières années de la captivité de Marie Stuart, et qu'a imprimée M. Purton Cooper; les correspon- dances de Noailles, de Monduc, de Paul de Foix, de Du Croc, de Castelnau de Mauvissière, du ba- ron d'Esneval , de l'Âubespine de Châteauneuf , etc., que M. Teulet vient de publier et qui embrassent pour ainsi dire l'existence de Marie Stuart de 1542 à 1587; enfin la correspondance de Marie Stuart elle-même donnée en sept volumes, et rendue si achevée par les recherches inJatigaWes et les soins
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habiles du prince Lâbanoff^ n'fturaient plus rien kigâé à désirer sur ce temps et sur cette reine , si Ton avait possédé les documenta espagnols qui con- cernent l'un et l'autre. Philippe II j ce grand chef du catholicisme en Europe ^ a été constamment mêlé auji affaires religieuses et politiques de l'ÉcDsse et de l'Angleterre I soUs Marie Stuart et sous Elisabeth^ et n'a cessé de prendre part à la longue et terrible rivalité des deux causes et des deux reinéé. Don Tomas Gonzalez a publié en 1633, pour l'Âcadëmie royale de l'histoire de Madrid ^ quelques extraits de la corres{)ondaiice des ambassadeurs espagnols eil Angleterre entité les années 1656 et 1576. J'ai pu aller au delà , au moyen de dépêches cojpiées dans les riches ai^chives de Simdticas. Les confidences mêmes dé Philippe II ^ du duc d'Albe et des am^ ba^sadeurs espagnols^ en Atigletérre, à Rdme^ eh France^ de 1568 à 1568^ m'ont peritiis de inieux tonnaitre les tentatives du parti catholique dans la Orandë-Bretagtie et les desseins de Marié Stuàrt^ du- rant les dix-neuf années oùj retenue captive , elle a coiispiré pour se rendre libre en renversant du trône Elisabeth.
C'est à Taide de tous ces matériaux , et en con- sultant aussi les nombreux ouvrages publiés pendant et après le seizième siècle, sur les événements poli- tiques et les changements religieux de TÉcosse et de l'Angleterre, que j'ai composé cette histoire. Déjà, de 1847 à 1850 , j'avais inséré dans le Joiunal des Savants une série d'articles à ce sujet. Le beau et vaste Recueil du prince Labanoff m'en avait fourni l'occasion. Ces articles, semblables à ceux qui ont paru en 1846 sur Antonio Ferez et Philippe II en un volume si favorablement accueilli du public, ont été refondus dans l'ouvrage que je donne aujour- d'hui sous la forme d'un récit continu. Après une courte exposition de l'état antérieur de l'Ecosse, ce récit commence avec la minorité de Marie Stuart et finit avec l'expédition de Y Invincible Armada ^ par laquelle Philippe II chercha à venger la mort de cette reine et à déposséder du trône d'Angleterre la protestante Elisabeth. J'espère y avoir retracé com- plètement ce long et pathétique épisode des grandes révolutions du seizième siècle.
HISTOIRE
DE
MARIE STUART.
MARIE STUART.
CHAPITRE PREMIER.
L'Ecosse avant Marie Stuart. — Ses guerres avec TAngleterre pour le maintien de son indépendance. — Les luttes de ses rois et de ses barons. — Son état au moment de la mort de Jacques Y et de l'avènement de Marie Stuart.
L'Ecosse a été Tun des pays les plus troublés de l'Europe jusqu'au moment où elle a été réunie à l'Angleterre et a formé, avec elle, la Grande-Bre- tagne. Sous aucun de ses rois nationaux elle n'a éprouvé autant de révolutions et n'a offert une suite d'aussi tragiques catastrophes que sous Marie Stuart. Cette reine, que le malheur ne cessa de poursuivre depuis sa naissance jusqu'à sa mort, avait à peine six jours lorsqu'elle fut appelée au trône. Bientôt réduite à fuir son royaume, elle épousa l'héritier de la couronne de France, qu elle perdit à l'âge de dix-huit ans. Restée veuve dans une si extrême jeu- nesse, elle retourna en Ecosse, où venait de s'accom- plir la révolution protestante, et où elle trouva l'an- cienne indocilité féodale accrue de tout le fanatisme
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2 MARIE STUART.
inspiré par les nouvelles croyances. Elle y fut en peu de temps emprisonnée, déposée, proscrite, et pour échapper aux violences de ses sujets, elle tomba au pouvoir de ses voisins , qui la retinrent dix-neuf ans captive et lui tranchèrent la tête sur un écha- faud.
En racontant, après tant d'autres, cette touchante et tragique histoire, j'essayerai d'en présenter les événements dans toute leur réalité, sans laisser d'in- certitude sur leurs vraies causes. Aux documents employés ou découverts récemment, j'en ajouterai qui sont demeurés inconnus jusqu'à ce jour. Aidé de notions plus complètes, je porterai peut-être une lumière nouvelle sur ce sujet resté qbseur en quel- ques points. Dégagé de toute ptéventiott, je ne serai ni l'apologiste ni le détracteur de cette reine sédui- sante qui a passionné jusqu'à la postérité. Je ne ju- gerai pas Marie Stuart en catholique ou en protes- tant, comme un Écossais ou comme un Anglais. Je rechercherai, avec la tranquille équité de l'histoire, ce qu'il y a eu de fatal ou de mérité dans ses infor- tunes, en faisant la part de sa situation et de sa con- duite sans indulgence et sans dureté.
Il est indispensable^ avant tout, d'exposer l'état politique de l'Ecosse et l'esprit de la révolution pres- bytérienne qui exercèrent tant d'influen(^e siir la destinée de Marie Stuart.
Placée à l'extrémité septentrionale de l'île -de Bre-
CHAPITRE PREMIER. 3
tagne, couverte de montagnes, remplie de landes « coupée de lacs, froide, pauvre et belliqueuse, TËcosse s'était constamment défendue contre les divers con- quérants qui avaient occupé le sud de cette ile. Elle avait échappé au joug des Romains dans les temps anciens; aux armes des Saxons, des Angles et des Danois^ lors des invasions germaniques ; à la domi- nation des Anglo-Normands, durant la période féo^- dale. Ses rudes et intrépides habitants étaient divisés en clans gouvernés par le chef de la parenté ou de la tribu qu on suivait avec fidélité , pour lequel on se sacrifiait avec dévouement. Ils portaient tous le même nom dans le même clan , et ils entretenaient de clan à clan, pour les injures souffertes et les meurtres commis, ces sentiments héréditaires de vengeance, ces haines à mort qui sont un des traits principaux de Tétat primitif où la société ne réside encore que dans la famille. Restes de Tancienne race gauloise, ils avaient le caractère entreprenant, l'es- prit querelleur, le courage indomptable, les goûts changeants et les mœurs presque immobiles. Bien que fort réduits en nombre du temps de Marie Stuart, ils conservaient encore la langue, le cos- tume, l'organisation , et en partie les armes des tri- bus celdques.
Les rois nationaux de TÉcosse avaient admis ou laissé pénétrer sur les basses ten^s, depuis la fin du onzième siècle jusque vers la fin du treizième ,
4 MARIE SÏUART.
des Saxons fugitifs et des Normands aventureux qui s'y étaient établis moins en conquérants qu'en co- lons et s'y étaient mêlés aux Pietés et aux Scots. A la même époque, le système féodal des peuples germaniques s'était introduit à côté du système pa- triarcal des tribus gauloises, qui avait continué à dominer dans la chaîne des monts Grampians au nord, et s'était conservé, en s'y altérant toutefois, dans la chaîne du Chéviot au sud , ainsi que dans les terrains marécageux qui séparaient l'Ecosse de l'Angleterre. A partir de là, il y avait eu dans ce pe- tit royaume deux peuples, deux langues, deux états de société, deux formes d'organisation. La vieille race celtique avait gardé les régions montagneuses ; la race germanique des Anglo-Saxons et des Nor- mands avait occupé les plaines. Les sauvages High- landers ou habitants des hautes terres , comme on les appelait, parlaient le gaëlic ; les colons armés des basses terres parlaient l'anglais. Les premiers vivaient toujours sous le régime du clan, les seconds sous le régime de la féodalité ; ceux-là reconnaissaient sur- tout le lien de la parenté , ceux-ci étaient engagés dans les cadres politiques et territoriaux d'une so- ciété militaire.
La guerre était permanente, pour ainsi dire, sur le sol de l'Ecosse , où s'élevaient très-peu de villes, et qui , de lieue en lieue, était hérissé de forteresses dans lesquelles se rôtiraient les gens du pays lorsque
CHAPITRE PREMIER. 3
éclataient les querelles privées. Aux luttes intérieu- res qui ne discontinuaient presque pas de clan à clan, ainsi qu'entre les Highlanders et les Lowlanders ou habitants des basses terres , s'en étaient ajoutées d'extérieures longtemps redoutables. I^es rois anglo» normands , qui avaient envahi l'Irlande , conquis le pays de Galles, avaient aspiré à se rendre maîtres de l'Ecosse. Us auraient par là soumis à leur domi- nation toute la portion des iles britanniques où la race gauloise s'était maintenue indépendante. Plu* sieurs fois ils étaient entrés victorieusement en Ecosse, et ils paraissaient même s'y être établis tout à fait sovis Edouard V et sous Edouard III, malgré les efforts héroïques de Wallace et l'opiniâtre résis- tance de Robert Bruce. Selon toutes les vraisem- blances, ils auraient, vers cette époque, annexé l'E- cosse à l'Angleterre^ s'ils n'avaient pas été obligés de transporter, pendant plus d'un siècle , leurs forces sur le continent pour y défendre ou pour y agran- dir leurs possessions. Les longues guerres qu'ils avaient soutenues contre les rois de France, les avaient empêchés d'achever la conquête de l'Ir- lande et de consolider celle de l'Ecosse. Aussi , dès 1357 , lorsque David II était remonté sur le trône glorieusement fondé par son pèi^e Robert Bruce, l'indépendance nationale de l'Ecosse , mise hors de contestation, avait cessé d'être menacée par les rois d'Angleterre.
6 MARIE STUART.
La France avait beaucoup contribué à assurer ce grand résultat. Exposée aux attaques continuelles du même ennemi, elle avait contracté avec T Ecosse au treizième siècle une alliance qui dura jusqu'à la fin du seizième et qui fut également utile aux deux pays , puisqu'elle les aida tour à tour à se délivrer des Anglais. Cette alliance fut entretenue avec soin par les rois de France, qui envoyèrent des secours aux Écossais lorsque ceux-ci étaient en péril, et qui en reçurent des Écossais quand ils y furent eux- mêmes; qui s'entourèrent d'une garde écossaise, donnèrent des titres et des terres à quelques mem* bres des importantes maisons de Stuart, de Douglas, d'Hamilton , et ouvrirent leur cour comme un asile ou comme une école à la noblesse d'Ecosse venue sur le continent pour s'y réfugier ou pour s'y for- mer. Elle dura jusqu'à la fin du seizième siècle, et ne contribua pas peu aux destinées de Marie Stuart en la rendant Française par sa naissance, son éduca- tion, son premier mariage, ses mœurs, et en provo- quant l'esprit d'insurrection dans la baute aristocra- tie de l'Ecosse, qui devint trop puissante pendant la minorité et l'absence de cette princesse.
Les cinq rois qui précédèrent Marie Stuart sur le trône, obéissant â la tendance générale qui pous- sait tous les États à la concentration de l'autorité^ avaient tenté vainement d'assujettir à la règle mo- narchique et de plier à l'obéissance cette formida-
CHAPITRE PREMIER. 7
Ue noblesse. Il s'était alors engagé entre eux et les grands barons une lutte politique qui avait succédé à la lutte nationale entre les Écossais et les Anglais. Les grands barons, dont plusieurs étaient à la fois chefs de clans et seigneurs féodaux, disposaient de forces considérables. Le chef seul des Douglas noirs, qui défendait les marches écossaises dans les régions du sud , avait mille à quinze cents cavaliers pour escorte ordinaire et pouvait mettre quarante mille hommes en campagne. Les rois, au contraire, n'a* valent ni troupes permanentes , ni ressources finan- cières. Leur force résidait uniquement dans le titre royal, qui n'était pas toujours respecté, et leur prin- cipal moyen d action se trouvait dans le dévoue* ment passager et alternatif des grandes familles, qu'ils employaient les unes conti'e les autres. Mal* gré cet état de faiblesse , la dynastie téméraire des Stuarts, montée par les femmes sur le trône de Ro- bert Bruce, poursuivit depuis 1423 jusquà 1542 rabaissement de la haute noblesse.
Ce fut Jacques P*" qui commença cette difficile entreprise. Revenu d'Angleterre en Ecosse après dix- huit ans de captivité , il prit le gouvernement an- glais pour modèle et voulut l'établir dans son pays. Afin de briser toutes les résistances, il fit une expé- dition dans les Highlands et s'y empara de plus de quarante chefs de clans: Il attaqua ensuite plusieurs des grands lords qui commandaient en souverains
8 MARIE STUART.
dans leurs terres, frappant ainsi les deux aristocra* lies dont l'existence gênait l'exercice du pouvoir royal. Il interdit les confédérations des barons; di- visa en deux chambres le parlement d'Ecosse, qui formait une assemblée unique où dominait la grande noblesse; fortifia la justice générale, à laquelle il voulut soumettre, dans des assises tenues quatre fois l'an par tout le royaume , les contestations qui se vidaient les armes à la main , et reprit à leurs illégitimes ou rebelles possesseurs les comtés et les domaines qu'ils avaient usurpés sur la couronne ou dont ils se servaient contre elle. Mais la noblesse , alarmée de ses innovations et de ses sévérités, en arrêta le cours par un meurtre. Un complot se forma contre lui, et les conjurés, l'ayant surpris dans Perth, l'y tuèrent le 14 janvier 1437.
Tous les changements qu'il avait introduits dans l'État disparurent sous la minorité de son fils Jac- ques II, qui reprit toutefois ses desseins lorsqu'il fut devenu majeur. Le comte de Douglas , le plus grand baron du sud, s'était ligué avec le comte de Crawford très-puissant dans l'est, et le comte de Ross qui maîtrisait le nord. Jacques II , n'ayant pas pu obtenir de lui qu'il renonçât à cette confé- dération , le poignarda de sa propre main dans le château de Stirling, où il l'avait fait venir sur la foi d'un sauf-conduit. Après cet acte de trahison et de violence, une (guerre sans merci éclata entre les
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Stuarts et les Douglas, qui marchèrent les uns con* tre les autres à la tête de forces égales. Les deux armées, de quarante mille hommes chacune, se rencontrèrent sur les bords de Li petite rivière de Carron. Il fallait que les Stuarts abattissent les Douglas ou que les Douglas dépossédassent les Stuarts. Les Stuarts l'emportèrent par la crainte même qu'inspira à la noblesse la puissance déjà trop grande de la fière et ambitieuse maison qui laurait menacée d'un joug plus redoutable que celui de la maison régnante si elle avait été victo- rieuse. Jacques de Douglas , abandonné d'une par- tie des siens, fut battu, dépossédé et banni. Avec lui succomba la branche des Douglas noirs , dont les possessions furent partagées entre les Douglas roux de la branche d'Angus, les Hamilton de l'ouest, les Scott de Buccleuch du sud, trois fa- milles qui s'élevèrent sur les débris de la famille renversée sans qu'aucune devînt aussi considérable qu'elle.
L'entreprenant Jacques II ne survécut pas long- temps à ce succès , qui le rendit redoutable à sa no- blesse. Il périt en 1460, à l'âge de vingt-neuf ans, d'un éclat de canon devant Roxburg. Cette mort lui en épargna probablement une semblable à celle qu'avait subie son père et qui était réservée à son fils. Jacques III, laissé mineur, continua l'œuvre de ses deux prédécesseurs lorsqu'il fut en âge de gou-
«0 MARIE STUART.
vernev. Mais il le fit sans discernement et sans éner- gie. Entouré de ministres et de favoris tirés des classes populaires, il mit son autorité dans des mains qui devaient la compromettre et ne pouvaient pas l'accroître. Au lieu de diviser la noblesse , il l'unit tout entière contre lui et se montra aussi timide qu'inhabile. En 1482 les barons écossais lui arra- chèrent ses favoris roturiers, qui furent pendus sur le pont de Lauder, et en 1488 ils lui livrèrent ba» taille à Sanchie et l'égorgèrent dans sa fuite.
AWmé ou éclairé par leur sort également funeste, Jacques IV ne suivit pas les tmces de ses ancêtres. Il s'entendit avec la noblesse d'Ecosse qu'ils avaient attaquée et se réconcilia avec les rois d'Angleterre qu'ils avaient combattus. U profita ensuite de l'ac- cord intérieur et de la paix extérieure pour fortifier son royaume et le pblicer un peu plus. Il avait épousé la fille du politique Henri VII , qui venait de terminer en Angleterre les longues guerres ci- viles des maisons d'York et de Lancastre, et qui avait compris l'utilité de cette union pour sa royauté en- core mal affermie. Les Tudor, dont Henri VII fonda la dynastie, eurent des vues nouvelles sur TÉcosse. Ils ne songèrent plus à l'incorporer violemment ou à l'assujettir féodalement à l'Angleterre, comme lavaient autrefois tenté les Plantagenets, Mais iU voulurent la faire entrer dans l'alliance anglaise par de» mariages et par des traités, et l'enlever ainsi à
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l'alliance française qui avait tant contribué, durant deux siècles, à déconcerter les plans de leurs prédé- cesseurs et dans File et sur le continent. Opérer le rapprochement politique des deux royaumes et pré- parer leur réunion territoriale, tel fut le système qu'Henri VII inaugura par le mariage de sa fille Marguerite avec Jacques IV, et par un traité d'al- liance offensive et défensive qui fut la première atteinte portée à la vieille union de TÉcosse et de la France. Mais Henri VIII cominromit bientôt l'œuvre de son père, dont il n'avait ni les ménagements ha- biles ni la dextérité heureuse. Il contraignit en 1513 Jacques IV à s'allier de nouveau avec la France et à prendre les armes contre lui. La guerre eut, il est vrai, une issue fatale au roi et à la noblesse d'Ecosse, cette fois unis ensemble. Jacques IV y succomba. Il trouva la mort sur le champ de bataille de Flod- den avec dix mille des siens , parmi lesquels étaient deux évéques, deux abbés mitres, dou^e comtes, treize lords, cinq fils aînés de grands barons et beaucoup de nobles d'un rang inférieur. Le royaume tomba dans le plus grand désordre sous son jeune successeur Jacques V, âgé de moins de deux ans lorsqu'il le remplaça sur le trône.
Pendant la longue minorité de Jacques V, les grandes familles de FÉcosse se disputèrent l'autorité et se battirent jusque dans les rues d'Edimbourg. Les Hamilton et les Douglas roux divisèrent surtout
12 MARIE STUART.
le pays. Les premiers avaient pour chef le comte d'Arran, le plus proche héritier de la couronne après les Stuarts; les seconds obéissaient au comte d'Angus, qui avait épousé la veuve de Jacques IV et la sœur d'Henri VIII. La famille des Hamilton restait en général fidèle à la politique française; la famille des Douglas soutenait et cherchait à étendre dans le royaume l'influence anglaise. Après s'être longtemps combattues, les deux factions s'accordè- rent aux dépens de la royauté. Le jeune prince fut tenu sous une tutelle si étroite qu'elle ressemblait à une captivité véritable. Il en conçut contre la no- blesse écossaise une haine implacable, et, au projet systématique de l'abaisser qu'avaient poursuivi ses prédécesseurs, s'ajouta pour lui le désir de se ven- ger d'elle. Dès qu'il put se soustraire au joug du comte d'Angus qui gouvernait en son nom , il mar- cha contre lui, et l'obligea à se réfugier en Angle- terre, où ce chef des Douglas roux demeura pro- scrit tant que Jacques V vécut.
Le passionné Jacques V se montra plus hardi que ses devanciers à restaurer l'autorité générale de la couronne et à réduire la puissance anarchique de la noblesse. Il abattit les Douglas roux comme son bisaïeul Jacques II avait abattu les Douglas noirs. Il fit ensuite une expédition sur la frontière du sud, où vivaient dans une pleine insubordination les clans belliqueux des Hepburn, des Home, des Scott,
CHAPITUK PRKMIEH. <:?
des Ker, dont il prit les châteaux, saisit les chefs et réprima la désobéissance. Il inspira partout une ter- reur profonde de son autorité et de sa rigueur, châ- tia les meurtres auxquels se livraient sans cesse des populations violentes et sauvages, poursuivit les in- cendies des maisons et les vols des bestiaux qui étaient dans les mœurs mêmes du pays, améliora les institutions judiciaires, favorisa la culture des esprits, développa certaines industries, orna TÉcosse de nombreuses constructions, et rendit la paix inté- rieure si sûre qu on disait de toutes parts : « que les buissons gardaient les vaches. «
Tous ces changements furent éphémères. Accom- plis à la surface de la société écossaise, ils n'eurent pas le temps de pénéti^er au fond. Henri VIII con- tribua surtout à l'empêcher. Ce prince ardent et im- périeux voulut entraîner le roi son neveu dans tous ses desseins, soit politiques soit religieux. Lorsqu'il se fut séparé de l'Église de Rome , il pressa Jac- ques V d'opérer dans son royamne le changement de croyance qu'il venait d'accomplir lui-même dans le sien. Il comprit que l'Ecosse iie pouvait pas res- ter catbolique, au moment où l'Angleterre devenait protestante, sans qu'elle fût rejetéc plus fortement dans les alliances continentales dont son père et lui avaient tenu à la détacher et sans que de nouvelles causes d'inimitié ne renouvelassent les anciennes en les aggravant. 11 fit donc à son neveu des offres ca-
H MARIE STUART.
pables de le tenter, et lui proposa sa fille ainée en mariage.
Jacques V hésita un moment'. La corruption extrême du clergé d'Ecosse, qui joignait au relâ-" chemeilt universellement reproché alors aux hommes d'église les habitudes grossières et les mœurs vio* lentes de la noblesse d'Ecosse , faisait incliner le roi vers ime réfoime. Les biens considérables que pos-* sédait le clergé le tentaient aussi. Il permit même au poëte sir David Lindsay et au docteur George Buchanan de publier tontre les moines et les prêtres des satires qu'accueillit avidement la faveur popu- laire. Mais il se ravisa bientôt* Il vit ou on lui fit voir
* Il détestait l'archevêque cle Saint- André, James Béton oïl Beaton , fils du laird de Balfour, conime le prouve une instruction de ce roi que M. Teulet vient d^nsérer dans les deux Tolumes in-4'^ de Pièces et documents inédits relatifs à f histoire et Ecosse au XVV" siècle y tirés des archives et biblio^ thèques de France, et publiés pour le Bannatyne Club dÉdim- bourg. J'en dois un exemplaire à son oblîg^eance. Dans cette instruction , destinée aux ag^ents que Jacques Y en«- Toie au pape , ce prince dit que pendant sa minorité Tar^ chevêque a abusé de son pouvoir pour enrichir lui et les siens; qU'issu d'une petite et pauvre maison, il a marié sa nièce au chef des Hamilton , au comte d*Arran , son cousid et le plus proche héritier du trône. Il ajoute : m Quant nous sommes veneus à l'atge que nostre auctorité estoit entre noft maitis, ledict archevesque^ portant impatientement d'estre bouté hors de ce gouvernement et auctorité où il estoit para- van t, par la richesse et soubstance qu'il avoit amassé et àc- cumelé ciderant par l'usage de nostre auctorité et telles
CHAPITRE PREMIER. 46
qu'abattre le clergé g était fortifier la noblesse, que les biens du premier de ces corps ne pouvaient pas lui être enlevés sans être reçus en grande partie par le second. Agir ainsi c'était contredire ses prédéces- seurs et se désavouer lui-même ; c'était abandonner le plan suivi depuis plus d'un siècle à l'égard de la noblesse pour en adopter un tout opposé. Jacques Y considéra de plus que le clergé, dans lequel étaient rehfermées presque toutes les lumières du royaume et qui fournissait la plupart des hommes capables d'exercer les hautes fonctions civiles, livrerait, en disparaissant, l'Ecosse à l'ignorance et laisserait l'a- ristocratie féodale sans contre-poids dans le parle-
aultres subtiles tnoyens, $olicitoit et convenoît (réunissoit) unge grand parte des seigneurs, barons et tubjectet, et est ▼enu , en manière de guerre , lay-mames en personne avec- ques eux, et nous a asseigé aprement et active! ment par unge pièce de temps, dedans nostre chastiau d'Edingburghy et nous tenoit là-dedans, jusques à ce que, pour la sauveté de nostre vie et pour éviter grandes dangiers et ptfricules, nous estions forcés et compellés, contre nostre intention et voloir, de mettre nostre person, auctorité et gouvernement de nostre royalme éti ses inains et aucunes aultres ses collèges, estant avec luy par son solistation, k Vèvte desquelles le comte d'Angus, son frère et oncle, estiont prîncipaulx, lesquelles Sont et ont esté par longe temps nos rebelles évecques (avec) nos énemys d'Engleterre , lesquelles sont la prin« cipale cause et occasion des grandes dommages que nous et nostre dict royalm, a sustenu de par nos dictes enemys d'ËDgleterre. n P. 97 et 98. Cette pièce, qui s'étend de la page 95 à la page 108, est d'un grand intérêt.
16 MARIE STUART.
ment comme sur le territoire. Le primat Beaton, archevêque de Saint -André, et les autres évêques contribuèrent encore à le persuader en lui offrant, au nom du clergé , un subside annuel de 50,000 li- vres ' qui devait apaiser sa convoitise et l'aider à se défendre contre Henri VIII , si ce prince mécontent lui déclarait la guerre.
. Obligé de choisir entre la ruine de TLglise ca- tholique et l'abaissement de la noblesse féodale, Jacques V persista dans ce dernier parti. Mais, en repoussant l'amitié oppressive d'Henri VIII , il fal- lait qu'il recourût à l'alliance protectiûce de Fran- çois P^ Il revint donc forcément à la vieille politique de sa famille et de son pays. Il se rendit lui-même en France pour y épouser en 1537 Madeleine, fille de François P"" *. Cette princesse étant morte peu de mois après son mariage, il prit en secondes noces, l'année suivante, Marie de Lorraine, veuve du duc de Longueville, et sœur du duc François de Guise, Cette union annonçait la conduite qu'il se proposait
* Mémoires deJ. Melvil, traduits de l'anglais. 3 vol. in-12. Edimbourg?, 1645. T. I, p. 1 à 11.
2 M. Teulet a publié un projet de mariage avec Marie de Bourbon, fille du duc de Vendôme, que Jacques V alla voir en septembre 1536 sous un déguisement, et qu'il n'épousa pas parce qu'elle ne lui plut point (t. I, p. 109 à 121), et des pièces curieuses relatives à son séjour et à ses dépenses en France, depuis la fin de décembre 1536 jusqu'au mois d'a- vril 15e37 (t. I, p. 122 h 126).
CHAPITRE PREMIER. 47
de suivre et vis-à*vis de» novateurs religieux dont les doctrines pénétraient sourdement en Ecosse, et vis-à-vis des seigneurs territoriaux qui supportaient impatiemment le poids de son autorité. Il persécuta les protestants par des lois et des exécutions cruelles, et il étendit ses violences aux plus grandes familles diji royaume. Tout soupçon de complot de la part de celles-ci était suivi de redoutables châtiments. Poussée au dernier degré d*irritation et de haine , la noblesse n'attendit qu'une occasion pour donner cours à ses sentiments contre Jacques V. Cette oc* casion se pi*ésenta bientôt.
Henri YIII pressa de nouveau le roi d'Ecosse de se joindre à lui et d'introduire la réforme dans son pays. Il se tran^rta même à York, où Jacques V avait promis de se rendre de son côté. Mais pendant six jours l'oncle y attendit vainement le neveu, et, dans sa fureur, lui déclara inunédiatement la guerre. Ce fut pour Jacques V le moment périlleux. Il ne pouvait repousser le roi d'Angleterre qu'avec l'assis- tance armée de la noblesse d'Ecosse, qui se trouvait plus intéressée à l'affaiblir qu'à le rendre victorieux. Il en fit la triste expérience. Les Anglais étant rentrés chez eux après avoir ravagé les frontières d'Ecosse, les nobles écossais refusèrent de les y poursuivre, en déclarant à Jacques V que cette guerre était con- traire aux intérêts du royaume, et que d'ailleurs la retraite des ennemis en rendait la continuation in-
TOM. !• 2-
48 MARIE STUART.
Utile. Leur hardie défection jeta le roi délaissé dans un profond abattement. Il prépara néanmoins con- tre l'Angleterre une expédition dont la conduite fut confiée à Olivier Sinclair, que la noblesse détestait comme favori du roi et ami du clergé, et qui s'a- vança par la frontière de l'ouest à la tète de dix mille hommes. L'armée écossaise , ayant rencontré cinq cents Anglais vers l'extrémité orientale du golfe de Solway, s'enfuit devant eux, aimant mieux hu- milier le roi en se faisant battre que le fortifier en remportant un avantage qui tournerait au profit de son autorité. L'ignominieuse et significative défaite de Solway-moss désespéra Jacques V. La fièvre le saisit, et il mourut le 14 décembre 1542 dans le château de Falkland, à l'âge de trente et un ans. Un peu avant de mourir, il apprit que sa femme venait d'accoucher d'une fille à Linlithgow, et il dit tris- tement en parlant de la couronne d'Ecosse qu'une petite-fille de Robert Bruce avait fait entrer dans la maison de Stuart : «< Par fille elle est venue, et par fille elle s'en ira \ » Cette fille était Marie Stuart, née le 8 décembre 1542.
* « It will end as il began ; the crown came by a wornan^ and it willgoby one; miseries approach this poor kingdom; king Henry will labour to make it bis own, by arms or by marriage. » The hislory of the affcûrs ofchurch and siate in Scotlandfrom de Beginning ofthe reformqtion in the reign of James V to the retreat of queen Mary into Englandy anno
CHAPITRE PREMIKR. 49
Au moment où arrivait au trône la reine, afjée de six jours, dont la longue minorité devait ramener et étendre la domination anarchique de la noblesse, l'œuvre de transformation entreprise par les cinq rois qui l'avaient précédée n'était guère plus avancée qu à son début. L'ancien état de l'Ecosse n'était presque pas changé. Les villes s'étaient peu multi- pliées ou peu agrandies' sur son territoire toujours couvert de landes et encore hérissé de châteaux, hes clans et les fiefs y subsistaient dans leur primitive vigueur. Us ne trouvaient de contre-poids ni dans les communes, qui ne s'étaient pas suffisamment dé- veloppées, ni dans la royauté, qui n'était pas devenue assez puissante. La royauté avait bien essayé d'éta- blir en Ecosse l'organisation générale de l'État, mais sans l'y faire prévaloir, comme elle y était parvenue dans beaucoup d'autres pays. L'autorité législative, la force publique, la puissance judiciaire restée héréditaire non -seulement dans les domaines des barons , mais dans les districts i*oyaux où elle était exercée par des officiers appelés sénéchaux, baillifs, stevards (intendants) * , se conservaient entre les mains
1568. Taken from the public k Records. Edinburgh, 1734, in-folio, by Robert Keitb, p. 22.
* Voir Estât et constitution du royaulme dEscosse en jan^ vier 1559. Ce mémoire est imprimé pagres 223 à 242 des Négociations, lettres et pièces diverses relatives au règne de François II, publié par M. Louis Paris dans la grande col- lection des documents inédits sur l'histoire de France (Paris,
2.
20 MARIE STUART.
de la noblesse, qui dirigeait les parlements, siégeait dans les tribunaux, composait l'armée féodale, obte- nait même la prévôté des villes.
Le parlement d'Ecosse formait une assemblée unique. Le roi Jacques P** l'avait un moment divisé en deux chambres, comme l'était le parlement d'An- gleterre; mais cette innovation n'avait pas été res- pectée. Revenu à son ancienne forme , le parlement d'Ecosse, où délibéraient en commun les lords sécu- liers, les lords ecclésiastiques, les députés des bourgs et les officiers de la couronne, était le grand conseil du pays. L'aristocratie territoriale y dominait faci- lement. Par une combinaison propre à l'Ecosse, une petite assemblée de trente-deux membres se détachait de la grande, sous le nom de Comité des lords des articles, et préparait toutes les affaires qui devaient être traitées dans la session. Ce comité dirigeait le parlement par lequel il était choisi.
Les rois d'Ecosse avaient essayé d'instituer une justice généFale supérieure à la justice féodale. Cette justice fut d'abord ambulatoire par les assises que
1841, in-4.°). Il est sigfné par J. Makgill, clerc du registre, et par J. Bellenden, clerc de la justice. Les barons, sénéchaux, baillifs, stevards , prévôts des villes avaient juridiction civile et criminelle. {Ibid., p. 229 à 233.)
u Tous lesquels séneschaulx ont leurs offices en héritage du père au fils, et ainsi de degré en degré. »> {Ibid,, p. 229.) <€ Chacuns lesdits officiers ont leurs offices en héritages. » {Ibid,, p. 233.)
CHAPITRE PREMIER. 24
tinrent de trois en trois mois, dans les diverses par- ties du royaume , les lords de session , que créa Jac- ques l". Elle devint sédentaire sous Jacques IV par le tribunal des lords du conseil journalier ^ établi à Edimbourg. Enfin elle fut rendue plus complète encore par Jacques V, qui fonda le Collège de jus^ tice ^ Mais, distribuée par les nobles eux-mêmes, elle resta trop dépendante de leurs passions et de leurs luttes. Là où il n'y a point de force publique impartiale, il ne peut pas y avoir de justice générale respectée. lia justice ne devient qu'une forme de l'oppression. Le plus puissant s'en sert contre le plus faible.
Or, en Ecosse, les rois n'étaient point parvenus à organiser une force publique qui leur appartint. Ayant des revenus très-médiocres ', ils n'avaient
*■ u Les derniers et suprêmes ju(jes en le royaulme sont les seigneurs de la session , aultrement nommés le collège de jus- tice,,, Lesdits seigneurs sont au nombre de quinze, sçavoir est un président et aultres sept tousjours de Testât spirituel , et sept aultres gens laïques. » {Ibid., p. 231.)
Si dans les trois jours d'un crime les barons, les baillifs, sénéchaux et stévards n'en punissent pas les auteurs, « leur jurisdiction est pour ce expirée, et partant sont tenus de mettre es mains de la suprême justice lesdits meurtriers et mutillateurs. »> (/6W., p. 232.)
^ Le roi n'avait que 90,000 écus en 1551, d'après un am- bassadeur vénitien. « Sono più abondanti d'huomini cbe di richesse perche il re non ha ? scudi d'entrata. » Relatione (flnghikena et Scotia di Messer Damele BaiharOy che fu am^
82 MARIE SÏUART.
aucune troupe permanente. Leur armée était restée féodale. Au premier signal accouraient sous leur ban- nière, pour y demeurer fort peu de temps, tous ceux qui devaient le service militaire. Les rois, n'ayant point de force propre pour abattre la noblesse, n'a- vaient pas non plus d'administration régulière qu'ils pussent substituer à son autorité désordonnée. Ré- duits à se servir des seignem*s territoriaux les uns contre les autres, ils dépossédaient ceux qui leur étaient contraires pour agrandir ceux qui leur étaient favorables. Ils déplaçaient ainsi la puissance aristo- cratique sans l'affaiblir, et, au lieu de briser les ca- dres de la féodalité, ils les remplissaient autrement. Us ne faisaient pour ainsi dire que changer d'anta- gonistes. Ils avaient bien tenté de rendre inaliénable le domaine de la couronne, de revendiquer les droits royaux usurpés, d'abolir la garde héréditaire des frontières, de diminuer de plus en plus les fonc- tions transmissibles des pères aux enfants, d'inter- dire les confédérations des barons ; mais , cédant eux-mêmes à l'irrésistible entraînement de l'usage
hascîatore al re Edouardo det 1551 , ef pot patriarcha eletto dAcquiléia, {Bibl. nat,y rns. Saint-Germain, n9 793,/. 29.) D'après Lethington, secrétaire d'État de Marie Stuart, elle tirait en 1563 de FÉcosse 200,000 écus par an. C'est ce qu'il dit à l'ambassadeur espagnol Quadra, qui l'écrit à Philippe II. u Dixome que vale dozientos mil escudos de renta, lo que su a ma possee en Ëscocia. » (Quadra au roi* Dépêche ms. du 18 mars 1563. Archives de Simancas.)
CHAPITRE PREMIER. 23
et de la nécessité, ils avaient distribué les biens qu'ils avaient confisqués, redonné les titres qu'ils avaient repris, continué Tbérédité qu'ils avaient in- terdite, et la plupart d'entre eux s'étaient trouvés impuissants contre les ligues qu'ils avaient condam- nées \
Des cinq rois qui étaient montés sur le trône avant Marie Stuart, deux avaient péri assassinés, Jacques P** et Jacques III; deux étaient morts en combattant, Jacques II et Jacques IV; et le dernier, Jacques V, avait expiré de désespoir en se voyant délaissé par sa noblesse, qu'il avait compté soumet- tre, et en étant vaincu au moment où il se croyait triomphant. Tous les cinq avaient succombé à
* Voici quel était Pétat de TÉcosse, d'après la relation ma- nuscrite d'un ambassadeur vénitien au milieu du seizième siècle :
(« In questo regno ci sono grandi dissensioni civill per la potentia et odii particulari dei signori. Usano due lingue, una i domestici, et questa poca lontana dalF inglese; Taltra, i selvaggi che del tutto parlano diversamente. Governa il re col consilio dei principi, usano le leggi civili; fanno i parla- menti al modo inglese. Sono più abondanti d'huomini che di richesse per che il re non ha ^ scudi d'entrata, et sono tanli che se alla sprovista comparesse un essercito di ^ per- sone, non passarebbono dieci hore, che trovaria rencontro. Dannosi i segni coi fumi sopra i monti. Corrono al roniore armati di camiscia di maglia , di celata , lancia et spada una mano et mezza , laquale pero mannegiano con una destra- mente. Giunti al luogo del combattere , lasciano i cavalli ,
n MARIE STUART.
l'antagonisme de l'aristocratie écossaise ou à Fini- mitié de l'Angleterre. Victimes d'une situation plus forte qu'eux , ils étaient tombés jeunes encore sous des complots ou dans des batailles. Le plus âgé n'avait pas dépassé quarante et un ans, et tous avaient laissé des successeurs dans l'enfance. Pen- dant cinq minorités successives et prolongées, il y eut non-seulement suspension de l'œuvre royale, mais paralysie même de la royauté. La noblesse reprit ce qu'elle avait perdu de puissance, et l'E- cosse retomba dans tous ses désordres. C'est ainsi que, malgré leurs desseins et leurs efforts, ces cinq rois, laissant subsister le même état de société, se transmirent les mêmes périls. Ces périls s'accrurent encore pour Marie Stuart, pendant la minorité de
qualî sono del vincitore, perche non si partono di laego fin- che si combatte. Hanno per ogni lega due fortezze o rocche dove ricorrono le genti a salvarsi ne primi impeti délie ques- tioni private. Il paese non ha terra murata d'importanza. Qaando il regno e sôtto governatori per esser el re pupillo , il governatorc è como re assoluto, tira Tentrate et commanda, et quando restituisce el regno non è obligato a render conto di cosa alcuna... Li Scocesi hanno più giuste cause di venir ad assaltar ringhiltèrra che Inglesi la Scotia, perche il paese da se è poverissimo et gli huomini di sua natura poco in- dustrîosi si dilletano più presto di latrocinii che di fatiche. » Relatione dlnghilterra et ScoHa di M. Daniele Barbaro, che fil ambasciatore al re Edouardo del 1551, et poi patriarcha eletto ctJquileia. (Biblioth. nat., ins. Saint-Germain, n» 793, fol. 29 et 30.)
CHAPITRE PREMIER. 25
laquelle s'accomplit dans les croyances religieuses une révolution qui ajouta de nouvelles causes d'in- subordination et de lutte aux anciennes. La réforme protestante vint fortifier et étendre l*anarcbîe aristo- cratique.
CHAPITRE II.
Minorité de Marie Stuart. — Régence du comte d'Arran , chef des Hamilton. — Desseins d'Henri VIII sur Marie Stuart. — Ses né- gociations infructueuses pour la marier au prince de Galles , son fils , afin de réunir l'Ecosse à l'Angleterre. — Guerre déclarée par l'Angleterre à l'Ecosse. — Revers et résistance des Écossais.
— Leur union étroite avec la France. — Envoi , séjour, éducation de Marie Stuart à la cour d'Henri II. — Arrivée des troupes fran- çaises en Ecosse. — Expulsion des Anglais ; paix avec eux. — Régence de Marie de Guise , appelée par la volonté de sa fille et l'influence d'Henri II à gouverner l'Ecosse à la place du comte d'Arran , créé duc de Châtellerault. — Mariage de Marie Stuart avec le dauphin de France. — Donation secrète de l'Ecosse faite par Marie Stuart à Henri H et à ses successeurs , au cas qu'elle décéderait sans enfants. — Avènement d'Elisabeth au trône d'An- gleterre, son caractère, son gouvernement. — Prétentions de Marie Stuart à la couronne d'Angleterre. — Rivalité naissante des deux reines. — Administration de l'Ecosse par les Français.
— Mécontentement' de la noblesse de ce royaume. — Origine et progrès du protestantisme en Ecosse. — John Knox ; sa vie, ses doctrines , son influence. — Union des nobles mécontents et des protestants persécutés , qui se forment en parti politique et reli- gieux sous le nom de lords de la congrégation. — Leur soulève- ment pour expulser les Français et réformer l'Église. — Rôle que prend parmi eux le prieur de Saint-André , lord James Stuart , frère naturel de la reine. — Mort d'Henri II. — Avènement de François II et de Marie Stuart au trône de France. — Secours qu'ils envoient à la régente. — Secours que les lords de la con- grégation demandent à Elisabeth. — Traité de Berwick entre Elisabeth et les lords de la congrégation. — Flotte et armée an- glaise en Ecosse. — Siège de Leith par les troupes combinées des lords de la congrégation et d'Elisabeth. — Affaiblissement
CHAPITRE H. 87
du parti français et de la cause catholique. — Mort de la régente. — Traité d'Ëdimboui^ , qui consacre le triomphe et assure la domination de Taristocratie écossaise. — Élablissement du culte protestant et organisation de Téglise presbytérienne d'après la foi et le rite de Grenève. — Irritation de la cour de France. — Mort de François II. — Retour de Marie Stuart en Ecosse.
C'était pour la première fois qu'une femme était appelée à s'asseoir sur le trône d'Ecosse. Marie Stuart y apportait la double infirmité de son âge et de son sexe. La régence y qui devait durer longtemps sous une reine à peine âgée de six jours lorsqu'elle suc- céda à son père^ fut ambitionnée par le cardinal Beaton, archevêque de Saint-André \ que son titre de primat mettait à la tête de l'Église , et par James Hamilton, comte d'Arran^ qui était le plus proche 'héritier de la couronne, et que soutenait la faveur de la plupart des barons. Le chef de la noblesse l'em- porta facilement sur le chef du clergé. Le comte d'Arran reçut du parlement assemblé la régence du royaume et la tutelle de la jeune reine. Marie Stuart
* Il parait même quHI avait fait signer par le roi mourant^ quelques minutes avant qu'il eitpiràt, un papier blanc qui s'était transformé en un testament, dans lequel Tarchevèque était désigné comme tuteur de la jeune reine, et gouverneur du royaume. Il devait avoir pour conseillers et assesseurs les comtes d'Argyle, de Huntly et d'Arran. Ce testament fut publié à Edimbourg et non exécuté par la noblesse, qui ne lui aurait probablement pas obéi, ne l'eût-elle pas tenu pour suspect. (Keitb, p. 25.)
28 MARIE STUART.
fut ensuite couronnée le 9 septembre 1543, dans l'église de Stirling, par le cardinal Beaton.
Dès ce moment se formèrent et agirent les deux partis qui devaient se disputer le pouvoir, la per- sonne et l'héritage de Marie Stuart , en s'appuyant l'un sur l'Angleterre, l'autre sur la France. Le pre- mier, composé d'abord de la plus grande partie de la noblesse rentrée en possession de son indépen- dance , écarta des affaires le second , auquel se rat- tachait l'Église en déclin et que dirigeait le primat mécontent \ d'accord avec la reine douairière, en ce moment tout à fait impuissante. Henri VIII crut devoir profiter d'une occasion aussi favorable pour accomplir ses desseins sur l'Ecosse. Après avoir of- fert quelques années auparavant sa fille Marie à Jacques V, il demanda alors Marie Stuart pour le prince de Galles, son fils *. Ce projet était aussi po- litique qu'opportun. Par l'union de l'héritière de l'Ecosse et de l'héritier de l'Angleterre , il préparait sans trouble et tout naturellement l'union des deux États. Mais Henri VIII le compromit dans l'exécu- tion. Son fougueux désir, qui ne savait ni s'accom-
* Le cardinal, qui avait invité le duc de Guise à venir en armes pour prendre le g^ouvernement du royaume, fut même mis sous la garde de lord Seton , dans le château de Black- ness. (Keith, p. 27.)
' C'est ce qu'avait prévu Jacques V en mourant. (Voir ci- dessus, p. 18, note 1.)
CHAPITRE II. J*9
moder d'un délai ni s'exposer à une incertitude, le rendit à la fois trop impatient et trop exigeant. Il réclama la garde de la jeune reine jusqu'à ce qu elle Mt d'âge à être mariée, et en attendant il voulut qu'on lui remit plusieurs des places les plus fortes du pays. Ce n'était pas la conquête du royaume, comme du temps des Edouard, mais la confisca- tion de la royauté et la mise provisoire de l'Ecosse sous le séquestre de l'Angleterre.
Cette inhabile précipitation et une exigence aussi offensante pour l'orgueil écossais nuisirent beau- coup à Henri YIII , qui se vit contraint de réduire ses prétentions. Il se borna à demander que Mai*ie Stuart fût envoyée en Angleterre dans sa dixième année , afin d'y épouser le prince de Galles lorsque le mariage pouri*ait être célébré. Le traité fut con- clu à ces conditions le P' juillet 1543. Mais ce traité même indisposa l'esprit national en Ecosse et rejeta vivement ce pays vers l'alliance française. Le comte d'Arran, dont la famille avait toujours été amie de la France, et que l'intérêt seul de son ambition avait momentanément attaché à l'Angleterre , se rappro- cha alors de la reine douairière , qui n'était pas en- core à craindre pour lui, et du cardinal-primat, qui ne l'était plus. Ce rapprochement changea de nou- veau et d'une manière soudaine la politique de l'Ecosse. Le traité avec Henri VIII fut annulé cinq mois après avoir été conclu , et une étroite alliance
30 MARIE STUART.
avec la France fut signée le 15 décembre à Edim- bourg par le régent et les États d'Ecosse , qui ra- tifièrent, au nom de Marie Stuart, tous les traités intervenus depuis Robert Bruce entre les deux pays.
La guerre était par là rendue inévitable avec l'An- gleterre. Henri VIII, com-roucé, la déclara aussitôt. Il envoya dans le détroit du Forth une flotte qui en ravagea les côtes et alla brûler la ville même d'E- dimbourg. Peu de temps après , une armée anglaise franchit la frontière du sud et dévasta le territoire écossais à plusieurs reprises. Demander Marie Stuart en mariage si violemment, c'était être sûr de ne pas l'obtenir. Par cette guerre impolitique , Henri VIII ne parvint qu'à inspirer en Ecosse une horreur uni- verselle pour les Anglais , dont le parti s'affaiblit de plus en plus, qu'à y faire appeler des troupes fran- çaises comme auxiliaires, et qu'à provoquer une ardente persécution contre les novateurs religieux attachés à sa cause et dont les chefs déjà nombreux furent pris dans le château de Saint-André et en- chaînés sur les galères de France. Il mourut en janvier 1547, bien éloigné du but qu'il s'était pro- posé en voulant unir les deux maisons des Stuarts et des Tudors pour confondre ensemble les deux royaumes d'Ecosse et d'Angleterre.
Le duc de Somerset, oncle maternel d'Edouard VI et protecteur du royaume pendant sa minorité, poursuivit le même but avec le même emporte-
CHAPITRE II. 34
ment. L'aimée de la mort de Henri YIII, il entra en Ecosse à la tête d'une armée , qu'il offrit de rame- ner en Angleterre si les Écossais s'engageaient à garder leur reine jusqu'à ce qu'elle fût en âge d'être mariée sans l'envoyer sur le continent, et s'ils rom- paient toute relation avec la France.. Mais ceux-ci aimèrent mieux combattre que d'obtempérer aux volontés anglaises, et, le 10 septembre 1547, ils livrèrent et perdirent la bataille de Pinkie. Cette fatale défaite, qui leur coûta plus de dix mille hommes, ouvrit l'Ecosse à leurs opiniâtres enne- mis. Les Anglais s'y avancèrent jusqu'à Leith ; ils s'établirent ensuite dans la partie méridionale, où ils se fortifièrent et où les principaux lairds des districts belliqueux de cette frontière se soumirent à eux.
Affaibli sans être dompté par ce grand revers, le parti national recourut à la France , seule en état de protéger efficacement l'Ecosse contre les armes de l'Angleterre. Afin de l'y intéresser autrement que par la raison politique , il fut prêt à lui offrir ce qu'ambitionnaient si ardemment les Anglais, la garde et l'héritage de Marie Stuart. Cette princesse, âgée de près de six ans, avait résidé jusque-là au château de Stirling, avec ses deux gouverneurs, les lords Erskine et Livingston. Après la bataille de Pinkie, elle fut conduite de ce château, qui pouvait être attaqué, au monastère d'Inchmahome, au milieu
32 xMARlE STUART.
du lac de Menteith * , moins exposé aux incursions de l'armée anglaise. La reine douairière, d'accord avec le régent, conçut alors le double projet d'envoyer sa fille sur le continent et de la fiancer au jeune dau- phin de France, qui était à peu près du même âge qu'elle. L'ouverture que cette princesse adroite en fit à la noblesse d'Ecosse et à la cour de France fut agréée des deux parts avec empressement*. Chacun y trouvait son compte. Le royaume acquérait un défenseur capable de soutenir son indépendance; la reine douairière en espérait plus tard la régence; la cour de France y voyait, par une alliance indisso- luble, le moyen certain de tenir l'Angleterre en échec. Mais personne n'y gagnait plus que la noblesse d'Ecosse , dont l'éloignement de Marie Stuart et son mariage en terre étrangère devaient faciliter la tur- bulente domination.
Dès que ce projet eut été admis de part et d'autre, Henri II, qui avait succédé à François P*", trois mois après l'avènement d'Edouard VI, envoya une flotte dans le Forth, avec six mille hommes de débarque- ment et un excellent train d'artillerie, sous André de Montalembert, seigneur d'Essé. Ce chef des troupes auxiUaires^ introduit dans l'assemblée du parlement écossais, annonça que le roi sou maître,
* Hutory of Scottand, by Patrick Fraser Tytler. In-8®, Edinburgh, 1837, l. VI, p. 42.
* lind., p. 43.
CHAPITRE n. 33
heureux de cimenter l'ancienne union des deux pays par le mariage de leurs deux héritiers, se char- geait volontiers de défendre FÉcosse, de faire élever sa jeune reine auprès de lui , et s'engageait solennel- lement à respecter les lois et les libertés du royaume ' • Cette transaction déconcerta les plans du lord pro- tecteur, qui avait vaincu l'Ecosse sans la faire flé- chir, et qui l'avait encore plus détachée de l'Angle- terre en la dévastant. Il désavoua alors dans un ma- nifeste public tout autre dessein que celui d'unir les deux pays par un mariage, sur les bases d'une par- faite égalité et sous la dénomination commune de Bretagne. Il assurait avoir voulu par là mettre un terme aux guerres qui les avaient désolés si long- temps. Mais ses raisons politiques n'eurent pas plus de succès que ses expéditions militaires. Le duc de Somerset essaya alors d'empêcher la jeune reine d'Ecosse de se rendre en France. Il fit partir une flotte sous le commandement de l'amiral Clinton pour l'intercepter à son passage', bien assuré que celui des deux pays qui aurait la garde de sa personne finirait par être en possession de son royaume.
La reine douairière, par la prévoyance et la sûreté de ses mesures, détourna ce dernier danger de sa fille. Elle conduisit rapidement la jeune Marie d'Inchmahome à Dumbarton, où se rendit, avec
* Tytler, p. 52. — * /6W., p. 52.
TOM. I. 3
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non moins de hâte que de secret l'amiral Villega- gnon , suivi de quatre galiotes destinées à la trans- porter en France. La jeune princesse monta sur le galion royal avec ses deux gouverneurs , son frère naturel, lord James, qui avait alors dix-sept ans, et quatre compagnes de son âge appartenant aux nobles familles de Fleming , de Seaton , de Beaton et de Livingston. On les appelait les quatre Maries, parce qu elles portaient le même nom qu'elle. La petite flotte chargée de son précieux dépôt quitta la côte occidentale de l'Ecosse le 7 août, un peu avant que l'escadre anglaise arrivât à la pointe de Saint-Abbot pour mettre obstacle à sa ti*aversée. Après une navi* gation qui ne fut point troublée, elle entra heuràu* sèment le 13 août 1548 dans le port de Brest. La petite Marie fut menée à Saint-Germain, où la cour résidait dans ce moment, et où le roi Henri H la reçut et la traita comme sa fille. Il lui assigna un état de maison digne de son rang, et la fit élever avec ses propres enfants *.
Tout était consommé. La politique de l'union n'ayant pas prévalu entre l'Ecosse et l'Angleterre, la vieille politique de la rivalité et de l'inimitié fut re- prise plus que jamais , pour être pratiquée tout le reste du siècle , tantôt avec violence , tantôt avec as- tuce. Après le départ de Marie Stuart pour le con- tinent, la guerre continua encore pendant deux
* Tytler, p. 52-53.
CHAPITRE II. 35
années' contre son royaume. Maïs cette guerre changea de face depuis que les troupes françaises se furent jointes aux troupes écossaises. Les Anglais, battus, perdirent la plupart des positions qu'ils avaient occupées depuis la bataille de Pinkie, et ils se décidèrent à conclure avec TÉcosse, dont ils éva- cuèrent le territoire , la paix , qui fut signée à Bou- logne le 24 mars et proclamée le 20 avril 1550 à Edimbourg. Us n'en restèrent pas moins détestés de leurs voisins, dont ils avaient réveillé toutes les anti- pathies par une guerre de neuf ans.
Les dix années qui suivirent la paix de 1550 vi- rent le progrès, rétablissement et la chute de la do- mination française en Ecosse. La reine douairière, dont l'ambition égalait l'adresse, aspira alors à gou- verner le royaume de sa fille. Elle déploya pour ac- quérir la régence la même habileté qu elle avait mise à préparer l'étroit accord de l'Ecosse et de la France et à ménager le mariage de Marie Stuart avec le
* Cette guerre est racontée d'une manière trè$*vive » trèS'* détaillée et très-intéressante dans un petit livre imprimé quelques années après et intitulé : VHistoire de la guerre JEscosscy traitant comme le royaume fut assailly et en grand partie occupé par les Anglois, et depuis rendu paisible à sa reyne , et réduit en son ancien estât et dignité. -^ Par Iran de Beaugué, gfentilhomme François à Paris, pour Gilles Corrozet, en la grand'salle du Palais. 1556, in-12 de 119 pages, — Je dois la communication de ce volume, devenu fort rare, à l'obligeance de M. le comte de Montalembert.
3.
36 MARIE STUART.
dauphin. Elle obtint sans peine l'appui intéressé de Henri II. Ce prince, auprès duquel ses deux frères, le duc François de Guise et le cardinal de Lorraine, jouissaient d'une grande faveur, mit le duché de Châtellerault à la disposition du comte d'Arran si le chef des Hamilton renonçait à la régence. Marie de Lorraine gagna de plus la noblesse en lui faisant des offres qui séduisirent son avidité ; le parti protestant, déjà considérable, en montrant beaucoup de tolé- rance pour ses doctrines , et elle s'attacha le comte de Huntly, chef des Gordon et le plus puissant sei- gneur du nord, en promettant de lui donner le comté de Murray et de créer son fils aîné comte de Rothsay. Elle se fit en même temps déléguer la tu- telle de la reine, conaane un acheminement à l'ad- ministration du royaume. Mais ce ne fut qu'au bout de quatre années d'intrigues et d'efforts qu'elle arriva à ses fins. Au printemps de 1554 le faible comte d'Arran lui céda enfin la régence, pour prix de la- quelle il obtint le duché de Châtellerault et une forte pension de la France. Il garda le château de Dumbarton jusqu'à la majorité de la reine, fut re- connu la seconde personne du royaume , et en cas de mort de Marie Stuart dut être l'héritier du trône. Marie de Lorraine , en présence des états d'Ecosse et avec leur assentiment, reçut de sa fille, aloi's âgée de près de douze ans, le titre et l'autorité de régente*. * Tytler, t. VI, p. 67-68.
CHAPITRE II. 37
Cette habile princesse avait atteint le but qu'elle n avait cessé de poursuivre. Elle n avait pas fait de faute, ce qui est plus facile quand on désire que quand on possède^ quand on ambitionne que quand on gouverne. Ayant eu besoin de tout le monde, elle avait su traiter avec chacun. U n en fut plus de même lorsqu'elle disposa du pouvoir royal. Par un entraînement difficile à éviter , elle se montra trop favorable à la France, à qui elle devait son éleva* tion. Elle confia plusieurs des grandes charges du royaume à des Français, donnant Fautorité de vice- chancelier à M. de Rubay , la place de contrôleur à M. de Villemore, le gouvernement d'Orkney à M. de Bonton, et laissant la conduite généiale des affaires à M. d'Oysel, qui était son conseiller secret'. Cette
* Ce fut un des principaux griefs que les lords écossais , après leur insurrection en 1559, firent valoir contre Fad- ministration de la ré^^ente. Ils dirent à ce sujet : « Magnum Schotiae sîg^illum rectrix tantîsper pênes se esse voluit donec ex Parisiensi senatu (du parlement de Paris), advocatus Ru- bœus quidam in Schotiam est accersitus. Is postquam appu- lit, ad perstringendos popularium oculos, cancellarii quideni nomen Huntlaeo comiti... restitutum est... ita quidem ut ti- tnlo tenus Huntlaeus esset cancellarius , re autem ipsa Ru- bœus. Yillamoro cuidam Gallo primi ordinis magistratus demandatus est, quem nos a subducendis rationibus regiis computorum rotullatorem dicimus. D'Oyzillus, ad cujus nu- tum omnia gerebantur, » etc. Manifeste adressé par les brefs de ta congrégation aux princes de la chrétienté en 1559, im- primé par M. Teulet dans les Pièces et documents inédits re-
3S MARIE STUART.
administration de FÉcosse par des étrangers était maladroite et dangereuse. Elle excita la jalousie de la noblesse écossaise, qui acceptait volontiers les se* cours de la France, mais qui ne pouvait pas en to- lérer longtemps la domination.
La rupture n éclata cependant pas tout de suite entre les Français et les Écossais. La régente con* serva encore des ménagements envers tous ceux dont elle avait besoin pour marier sa fille avec le dauphin et pour défendre FÉcosse contre FAngleterre. La situation de ce dernier pays était totalement changée
laûfs à t histoire et Ecosse, t. I, p. 416-417-419. u Visum est, y est-il dit p. 416, ut, quemadmodum regfni totîus habenas Galla in manibus haberet, ita etiam inferiora reipublicae inuoera Galli obirent. »
L'office de contrôleur doruié à liL de Rubay était le plus important office financier de FÉcosse. a Le controUeur est général recepveur des droits appelés la propriété, laquelle gist es fruitz, rentes et revenus ordinaires des duchés, com- tés, seigneuries et aultres terres propres à la couronne, soit uniz ou non uniz à icelle Aussi est ledit controUeur re- cepveur général de toutes les grandes coutumes, de toutes et chacunes villes , ports et havres de ce royaulme. » Estât et constitution du royaulme dEscosse, dans le volume des Né- gociations y etc., sou^ François II y p. 224.
L'autre office financier était celui de trésorier, u Le tréso- rier a généralle intromission et charge sur les casualitéa, lesquelles consistent es droitz et prouffitz qui , par accident et adventure, viennent à la couronne. » /&f^., p. 225. De ce nombre étaient les gardes des biens nobles, les reliefs, les confiscations, amendes, héritages par bâtardise, etc. lUd.
CHAPITRE II. 39
depuis lavénement au trône de Marie Tudor. La nouvelle reine , défaisant avec autant de hardiesse que de haine l'œuvre religieuse exécutée par son père Henri VIII, étendue sous son frère Edouard VI, avait restauré violenmient le catholicisme. Épousant ensuite Philippe II , elle avait uni l'Angleterre aux vastes États que possédait le souverain de l'Espagne, des Deux-Siciles, du duché de Milan, des Pays-Bas et de rAmériq[ue. Cette union, également alarmante pour la France et pour TÉcosse , dut resserrer mo- mentanément les liens qui les attachaient l'une à l'autre. Elle empêcha le parti catholico-national de s'éloigner de la régente , et le parti anglo-protestant de se rapprocher d'une reine qui persécutait sa croyance en Angleterre, et d'un roi qui en était l'ad- versaire le plus déclaré sur le continent. Elle rendit plus indispensable et tout à fait urgent le mariage de la reine d'Ecosse et du dauphin de France, afin d'opposer une alliance à l'autre.
Marie Stuart était très-avancée pour son âge. Elle était grande et belle*. Ses yeux respiraient l'esprit et resplendissaient d'éclat. Elle avait les mains les mieux tournées du monde*. Sa voix était douce*,
* « Venant sur les quinze ans sa beauté commença à pa- roistre, comme la lumière en beau plein midy. » Fies des dames illustres; Marie Stuart, t. V, p. 83 des OEuvres com- pUtes du seigneur de Brantôme, édition Petitot. Paris, 1823« in-8^ — « Itnd., p. 86. — • Ibid.
40 MARIE STUART.
son aspect noble et gracieux, son langage animé et son attrait déjà fort grand. De bonne heure elle avait montré les rares agréments qui devaient la faire ai- mer et qui rendirent séduisante son enfance elle- même. Elle avait été élevée avec les filles de Cathe- rine de Médicis, et sous les yeux de la savante Marguerite de France, sœur d'Henri II S protectrice
* Ces princesses étaient toutes lettrées. Brantôme dit d'Elisabeth de France, qui épousa en 1559 Philippe II : « Elle avoit un beau sçavoir, comme la reyne sa mère Tai^oit faicte bien estudier par M, de Sainct-Estienne son précep- teur elle aymoit fort la poésie et à la lire. » Tome V,
p. 140.
De Marguerite de France, mariée en 1572 au roi de Na- varre, depuis Henri IV : u Elle se plaist fort aux lettres
aussi peut-on dire d'elle que c'est la princesse, Yoire la dame qui soit au monde la plus éloquente et la mieulx disante... EUe-mesme compose tant en prose qu'en vers... Ses compo- sitions sont très-belles, doctes et plaisantes. » Ibid,, p. 158, 159 et 160.
De Claude de France, mariée au duc de Lorraine : a En son sçavoir et bonté elle ressembloit sa tante, n Ibid,, p. 242. Cette tante était Marguerite de France , fille de François 1"*, mariée en 1559 au duc de Savoie, et dont Brantôme dit: « Elle avoit beaucoup de science, qu'elle entretenoit tous- jours par ses continuelles estudes les après-disnées, qu'elle apprenoit des gens sçavants, qu'elle aymoit par-dessus toutes sortes de gens. Aussi l'honoroit-on comme leur déesse et pa- tronne. » Ibid,, p. 230. — « Sopra tutto erudita, e ben dotta nella lingua latina , greca , et anche italiana. » Relation de Marino Cavalli, dans les Relations des ambassadeurs véni- tiens, publiées par N. Tommaseo, 1. 1, p. 284.
CHAPITRE II. 44
de Michel de L'Hôpital^ et mariée plus tard au duc de Savoie. La cour au milieu de laquelle avait grandi Marie Stuart était alors la plus magnifique, la plus élégante 9 la plus joyeuse, et il faut ajouter Tune des plus l'elachées de l'Europe. Conservant encore certaines coutumes militaires du moyen âge et se façonnant aux usages intellectuels du siècle delà renaissance, elle était moitié chevaleresque et moitié lettrée , mêlait les [tournois aux études , la chasse à l'érudition, les spectacles de Fesprit aux exercices du corps, les anciens et rudes jeux de l'a- dresse et de la force aux plaisirs nouveaux et déli- cats des arts.
Rien n'égalait la splendeur et le mouvement qu'y avait introduits François V ' en y attirant la prin- cipale noblesse de France, en y élevant connue pa-
* Voir dans le tome Y et dans le tome II de Brantôme aux vies d'Anne de Bretagne et de François P', la nouvelle cour commencée sous Tune et portée à sa plus haute splendeur sous l'autre.
François P' avait table toujours ouverte, u II y avoit, dit Brantôme, sa table, celle du g^rand maistre, du g^rand cham- bellan et chambellans, des ^gentilshommes de la chambre, des gentilshommes servans, des valets de chambre et tant d'autres , et très-bien servies que rien n'y manquoit , et ce qui estoit très-rare, c'est que dans un village, dans des fo- rets, en l'assemblée, l'on y estoit traité comme si l'on fust esté dans Paris. » T. II, p. 211 . — « Dans les festes où il avoil tournois, combats, mascarades, etc., il donnoit de grandes livrées aux hommes et aux dames. » /6îc/., p. 209.
42 MARIE STUART.
ges ' les jeunes gentUshommes de toutes les provùi'^ ces, en Tornant de près de deux cents dames ou demoiselles qui appartenaient aux plus grandes mai- sons du royaume ^, en la transportant tantôt dans les beaux palais de Fontainebleau et de Saint-Grer- main qu'il avait construits ou embellis sur les bords de la Seine, tantôt dans les châteaux agrandis de Blois et d'Amboise qu'habitaient ses prédécesseurs sur les rives de la Loire. Imitateur des exemples pa«- ternels , Henri II avait conservé la même magnifi- cence à sa cour que dirigeait avec autant d'agrément que d'activité la flexible Italienne Catherine de Médicis, formée par François P*^, qui l'avait admise dans hi petite bande de ses dames favorites* avec les- quelles il allait courir le cerf et s'ébattre souvent seul dans ses maisons de jdaisance ! Les hommes y étaient sans cesse mêlés aux femmes : la reine et ses dames assistaient à tous les jeux et amusements d'Henri II et de ses gentilshommes et l'accompa- gnaient dans ses chasses ^ ; le roi de son côté passait
*■ Ces pages étaient au nombre de cent trente sous Fran* cois P' comme sous Henri II, et il en sortait tous les ans une cinquantaine pour entrer dans Tinfanterie » la gendarmerie ou la cavalerie légère. Henri II les appelait « son plus beau haras. » Brantôme, t. II, p. 353-354.
' M D'ordinaire pour le moins sa court estoit pleine de plus de trois cents dames et damoiselles. » IbU,, t. Y, p. 66..
» Brantôme, t. V, p. 34-35.
* Ibid., t. II, p. 354, 355 et 357.
CHAPITRE II. 43
avec les seigneurs de sa suite plusieurs heures tous les matins et tous les soirs dans les appartements de Catherine de Médicis. « Là, dit Brantôme, il y avoit une foule de déesses humaines les unes plus belles que les autres; chaque seigneur et gentil- homme éntretenoit celle qu'il aymoit le mieux, tan- dis que le roi éntretenoit la reyne, madame sa sœur, la reyne dauphine (Marie Stuart) et les princesses, avec ces seigneurs et princes qui estoient assis près de lui ^ » Ayant des maîtresses en titre, les rois voulaient que leurs sujets en eussent aussi. « Et s'ils n'en faisoient, dit Brantôme, ils les estimoient des fats et des sots *. » François l*' avait pris tour à tour comme ses maîtresses la comtesse de Chateau- briand et la duchesse d'Étampes , et Henri II était le chevaleresque et passionné serviteur de la grande sénéchale de Normandie, Diane de Poitiers. Mais outre les amours avoués, il y en avait d'autres ' ; et François P, dans ses mœurs hardiment licencieuses, s'était piqué de dresser lui-même les dames qui ar- rivaient à sa cour^. Il avait eu pour second en cet
^ Brantôme, t. U, p. 358.
^ Il ajoute ea parlant de François I** : u Et bien souvent aux ans et aux autres leur en demandoit les noms , et pro* mettoit de les y servir. • T. YII, p. 538, sur les Dames ga* lantes.
' « Mais il ne s'y arresta pas tant, dit Brantôme de Fran- çois I", qu'il n'en aymast d'autres, n T. II, p. 336.
•i6W.,t.Vn, p. 538-539.
44 MARIE STUART.
office de libertinage et de corruption l'oncle même de Marie Stuart, l'opulent et débauché cardinal de Lorraine ^ Telle était la cour qui a fourni à Bran- tôme la plupart des cyniques exemples racontés dans ses Dames galantes^, et dont on peut juger aussi les relâchements par les vers que l'aumônier même d'Henri II, le poète Mellin de Saint-Gelais, adressait à l'une d'elles :
Si du parti de celle voulez être
Par qui Vénus de la cour est bannie ,
Moi, de son fils ambassadeur et prêtre,
Savoir vous fais qu'il vous excommunie.
Mais si voulez à leur foy être unie,
Mettre vous faut le coeur en leur puissance
Pour répondant de votre obéissance;
Car on leur dit qu'en vous, mes demoiselles,
Sans ga(]^e sûr, y a peu de fiance ,
Et que d'Amour n'avez rien que les ailes *.
* « Tay ouy conter que quand il arrivoit à la cour quelque belle fille ou daine nouvelle qui fust belle, il la venoist aus- sitost accoster, et, l'arraisonnant, il disoit qu'il la vouloit dresser de sa main. Quel dresseur!... Aussi pour lors disoit- on qu'il n'y avoit guères de dames ou filles résidantes à la cour ou fraischement venues qui ne fussent desbauchées ou attrapées par son avarice ou par la largesse dudit M. le car- dinal; et peu ou nulles sont-elles sorties de cette cour femmes et filles de bien. » Brantôme, t. VU, p. 540.
2 Tout le tome VII.
* Cités par M. Sainte-Beuve, p. 44 de son Tableau histo- rique et critique de la poésie française et du théâtre français au seizième siècle, Paris, 1828, in-8'.
CHAPITRE IL i5
C'est à cette école d'élégance et de dépravation, d où sortirent des rois si spirituels et si vicieux, des princesses si aimables et si désoixlonnées , que se forma Marie Stuart. Dans son enfance elle n*en prit que le bien, sans quelle pût s'empêcher toutefois d'en apercevoir le mal et plus tard de l'imiter, car ce qu'on voit influe à la longue sur ce qu'on fait. Mais alors elle profita uniquement des charmes et de l'instruction répandus dans cette cour agréable et lettrée où les filles des rois s'adonnaient à l'étude des langues et au goût des arts , et où chaque prince eut son poète : François P*", Marot; Henri II, Saint- Gelais; Charles IX, Ronsard; Henri III, Desportes'. Elle y était venue pendant que se tentait la révolu- tion littéraire qui, séparant notre poésie des formes naïves qu'elle avait prises au moyen âge pour la rapprocher des formes savantes de l'antiquité, lui faisait perdre son originalité sans lui donner de la grandeur, et ne pouvait être qu'éphémère, quoique conseillée par Joachim du Bellay, accomplie par Bonsard , favorisée par le chancelier de L'Hôpital , admirée par Montaigne et applaudie par toute la cour d'Henri II *. Ronsard , qui avait habité trois
* Voir l'ouvrage de M. Sainte-Beuve, que je viens de citer, non-seulement sur la poésie du temps , mais sur son intro- daction à la cour.
* Cette révolution est bien saisie par M. Sainte-Beuve, qui
46 MARIE STUART
ans rÉcosge comme page de Jacques V, fut le maître de Marie Stuart en poésie et devint son admirateur. Elle montra bien vite les dons variés de sa riche et charmante nature. A dix ans, elle étonnait par sa maturité , et elle écrivait à la reine douairière sur les affaires de FÉcosse avec un sens délicat et pré- coce \ A treize ans, elle déclamait devant le roi, la reine et toute la cour, en la salle du Louvre, un dis- cours latin qu elle avait fait elle-même *. Déjà ca- pable de discrétion , elle savait garder secrètes les confidences politiques qu'elle recevait de sa mère ', à laquelle le cardinal de Lorraine écrivait : « Vostre fille est tellement creue et croist tous les jours en grandeur, bonté, beauté, sagesse et vertus, que c'est la plus parfaite et accomplie en toutes choses bon- nestes et vertueuses qu'il est possible , et ne se voit aujourd'hui rien de tel en ce royaulme, soit en fille
en faii l'histoire, en montre les causes, et en apprécie le caractère , de la pag^e 54 k la pag^e 108 de son livre.
* Voir p, 5, 6 et 7 du t. I des Lettres^ instructions et m^- moires de Marie Stuart, etc., publiés sur les originaux et les manuscrits du State Paper Office de Londres et des princi- pales archives et bibliothèques de l'Europe, par le prince Alexandre Labanoff. Londres, 1844, 7 vol. in-8'».
* Brantôme, t. V, p. 83.
* « J'ay vue l'ayse que aviés de ce que je tiens les choses qu'il vous plaist me mander secrètes; je vous puis asseurer, madame, que rien qui viendra de vous ne sera sceu par moy. » Marie Stuart à Marie de Guise , reine douairière JÉcossCf vers 1552, dans Labanoff, 1. 1, p. 5 et 6.
CHAPITRE II. i7
noble ou aultre de quelque basse ou moyenne con- dition et qualité qu elle puisse estre ; et suis con- trainct vous dire, madame, que le roy y prend tel goust, qu'il passe bien son temps .à deviser avec elle l'espace d'une beure , et elle le sçait aussi bien en- tretenir de bons et sages propos , comme feroit une femme de vingt-cinq ans ^ >* Son éducation extré- mement soignée avait ajouté des talents variés à ses grâces naturelles. Outre le latin, quelle savait et parlait bien , elle était instruite dans Tbistoire , connaissait les langues vivantes, excellait dans la musique, chantait fort agréablement en s accompa- gnant du luth , et composait des vers que louaient Ronsard et du Bellay *. D'un esprit vif et ouvert ,
* LabanofF, 1. 1, p. 9 et 10.
' u Ëlte se naturalisa si bien Françoise qu'on pou voit dire qu'elle n'estoit pas seulement la plus belle, mais la plus polie de tout son sexe, dans la langue et dans la belle galanterie. » Mémoires de Castelnau de Mauvissiêre , in-folio, Bruxelles, 1*731, 1. 1, p. 528. il Elle aymoit la poésie et les poètes, mais surtout M. de Ronsard, M. du Bellay et M. de Maisonfleur, qui ont fait de belles poésies et él^ies pour elle. Elle se mesloit d'estre poëte, composoit des vers, dont j'en ai vu aucuns de beaux et très-bien faits.. • Elle chantoit très-bien, s'accoidant avec le luth, qu'elle touchoit bien joliment de ceste belle main blanche et de ces beaux doigts si bien fa- çonnez. » Brantôme, t. V, p. 84-86. — Voici quelques-uns des vers que Ronsard et du Bellay nous ont laissés sur elle :
Âtt milieu da printems entre les lit naquit ,
Son corps qui de blancheur les liz mesme Teinquit,
48 MARIE STUART.
d'un caractère insinuant et aimable , elle était Tor- nement de la cour dont elle faisait les délices. Le
El les roses , qui sont du sang d'Adonis teintes, Furent par sa couleur de leur vermeil dépeintes; Amour de ses beaux traits luy composa les yeux , Et les Grâces , qui sont les trois filles des deux , De leurs dons les plus beaux celte princesse ornèrent. Et pour mieux la servir les cieux abandonnèrent, (BoNSARD, OEuvres complètes, io-I2. Paris, 1587, t. VIII, p. 19.)
I.
Toy qui as veu Texcellcnce de celle Qui rend le ciel sur TEscosse envieux , Dy hardiment, Contentez vous, mes yeux. Vous ne verrez jamais chose plus belle.
II.
Celle qui est de cette isle princesse Qu*au temps passé l'on nommoit Caledon , Si en sa main elle avoit un brandon , On la jprendroit pour Venus la déesse.
III.
Par une chaîne à sa langue attachée Hercule à soy les peuples attiroit : Mais ceste-cy tire ceuîx qu*elle voit Par une chaîne en ses beaux yeux cachée. (J. DU Bellay, Œuvres françaises , in-l2. Paris, 1573, p. 504.) En vosire esprit le ciel s'est surmonté, Nature et l'art ont en vostre beauté Mis tout le beau dont la beauté s'assemble.
(/6irf., p. 507.)
Tous les contemporains sont cl*accord sur Tesprit et la beauté de Marie Stuart. Le Vénitien Jean Gapello écrit en 1554, en parlant d'elle : f< Gli (au dauphin) fii data per mo- glie la reg^ina di Scozia , che gia altre fiate fu condotta in Francia, la quai è bellissima et di maniera taie costumata, che porge maravig^lia a chiunque considéra le qualità sue. E anco il delfino molto se ne contenta, e prende gran piacere nel ragionare e ritrovarsi con esso lei. » (Relouons des am^ bassadeurs vénitiens, par Tommaseo, in-4°, Paris, 1838, t. I, p. 374.)
CHAPITRE IL 49
cardinal de Lorraine annonçait en ces termes à sa sœur l'ascendant qu elle avait su y prendre : « Bien vous assureré-ge, madame, que n'est rien plus beau, ne plus honneste que la royne vostre fille ; elle gou- verne le roy et la royne '. n
Lorsque cette charmante princesse approcha de sa quinzième année, Henri II pressa son mariage avec le dauphin. Il écrivit le 31 octobre 1557 aux États d'Ecosse pour les inviter à remplir leurs an- ciens engagements à cet égard. Les États, assemblés à Ldimbourg le 14 décembre, se rendii*ent à ses vœux, que la régente avait su leur faire agréer, et ils nommèrent neuf commissaires pour aller et Paris sanctionner ce mariage au nom de l'Ecosse et assister à sa célébration. Ces commissaires furent l'arche- vêque de Glasgow, l'évêque de Ross, l'évêque d'Orkney, le comte de Rothes, le comte de Cassilis, lord James Stuai*t, commandataire de Saint-André, alors âgé de vingt-six ans; les lords James Fleming et Georges Seaton, et John Erskine de Dun *. Us devaient, conformément à leurs instructions, faire promettre avant tout à la reine et au dauphin de conserver l'intégrité, les lois et les libertés du royaume. Cette formalité étant remplie, le contrat fut dressé le 19 avril 1558 aux conditions suivantes : le fils aîné issu de ce mariage devait être roi de
* Labanoff , t. I, p. 36.
» Reith, p. 72. — Tytier, t. VI, p. 79-80.
TOM. I. *
50 MARIE STUART.
France, et, s'il n'y avait que des filles, la fille aînée devenir reine d'Ecosse en recevant 4fOO,000 écus comme fille de France, et n'être mariée qu'avec le double agrément des États d'Ecosse et du roi de France; le daijphin devait porter le titre et les armes de roi d'Ecosse, et, s'il mourait sur le trône de France, laisser à la reine sa veuve un douaire de soixante mille livres tournois *.
Cinq jours après, le mariage se fit avec la plus grande pompe dans l'église de Notre-Dame. Le car- dinal de Bourbon le bénit en présence du roi, de la reine, des princes du sang et de la principale noblesse. Dès que la cérémonie fut terminée, la jeune mariée, qu'imitèrent les députés de son pays, salua le dauphin roi d'Ecosse, et,. pendant plusietirs jours, les fêtes* se succédèrent dans Paris plein de mouvement et de joie. On y célébrait la grandeur et la félicité de la brillante princesse qui semblait appelée à porter heureusement deux couronnes , et qui en moins de dix années devait les perdre l'une et l'autre pour tomber dans un abîme de calamités.
La cour de France elle-même contribua à l'y pré-
* Keîth, p, 74, et appendix num. XI, p. 17, où est iiii- prilné le contrat.
* Cérémonies du mariage de momégneur le dauphin avec Ut rogne dEscosse, elc, extraites de« registres de l'Hôtel-de- Ville de Paris, vol. VI, aux Archives nationales, et publiées par M. Teulet dans les Pièces et documents inédits relatifs à l'histoire d'Ecosse, t. 1, p. 292 à 303.
CHAPITRE II. 51
cipiter en lui enseignant alors la duplicité et la trom- perie qui lui furent si funestes plus tard. Non con- tent d'affermir par ce mariage Talliance de l'Ecosse, qui fut entraînée dans la guerre de la France contre rAftgleterre et l'Espagne, Henri II voulut s'assurer la possession de ce royaume si Marie Stuart mourait sans enfant. Il crut, par là, prévenir lavénement des Hamilton au trône et annexer à la France le pays qtii n'avait jamais souffert d'être incorporé à l'An- gleterre. Le 4 avril 1558, quinze jours avant que Marie Stuart acceptât les conditions apportées par les commissaires du parlement d'Ecosse, elle sous- cririt à Fontainebleau deux actes secrets de la plus périlleuse gravité. Le premier de ces actes était une donation pure et simple de l'Ecosse aux rois de France faite en considération de^ services que ces rois avaient rendus de tous temps à l'Ecosse en la défendant contre les Anglais, ses ennemis anciens et invétérés, et surtout des secours que lui avait accor- dés le roi Henri II en la soutenant à ses frais pendant le jeune âge de sa reine '. Le second acte ^ ne semblait fait qu'en vue de
* Cet acte, exttâit des Archives nathnaies {Trésor des Char- tres, I, 679» n* 59), a été publié pour la première fois en J838, à la fin du premier volume de la Correspondance dà- plomaHcfue de Lamothe-Fénelon , p. 4â5. Il se trouve aussi <iâns le recueil du prince Labanoff , t. I, p. 50.
* Également extrait des Archives nationales (Trésor des
4.
52 MARIE STUART.
l'inexécution du premier, dans lequel elle tt'ansmet- tait aussi les droits qui lui écherraient sur l'An- gleterre et l'Irlande. C'était l'usufruit du royaume d'Ecosse accordé au roi de France jusqu'à ce ^ que celui-ci eût été remboursé des sommes qu'il avait dépensées pour sa défense. Évaluant à un million d'or ces sommes que l'Ecosse, dans son état de pau- vreté, n'était pas capable de rendre, Marie Stuart ordonnait que le roi de France eût la jouissance de son royaume tant qu'elles ne seraient pas restituées. Avec l'assentiment de ses oncles le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, qui avaient été consultés, elle mettait ainsi l'Ecosse en gages pour des dettes que l'Ecosse n'avait pas acceptées.
Également maladroits et également inexécutables, de pareils actes ne pouvaient pas être utiles au roi de France, et pouvaient compromettre beaucoup la reine d'Ecosse, à laquelle on enseigna, le même jour, à mépriser sa parole, à se jouer de ses obliga- tions et à entrer par là dans une voie désastreuse. Elle signa en effet, le 4 avril, une protestation se- crète contre les engagements solennels pris quinze jours plus tard en présence des commissaires écos- sais. Annulant d'avance le consentement qu'elle doit donner aux articles dressés par les États de son
Chartres, I, 679, n« 60). Se trouve à la fois t. I«', p. 427 de la Correspondance de Lamothe-Fénelon, ejt t. !•', p. 52, du recueil du prince Labanoff. *
CHAPITRE II. 53
royaume, confonnément à ses lois, elle dit, dans cette protestation , ({u'elle entend disposer en vraie reine de son héritage sans le laisser tomber entre les mains d aucwi des seigneurs du pays, et qu elle veut lier y joindre^ annexer et unir te royaume d'Ecosse à la couronne de France. Elle ajoute qu elle est obli* gée de se soumettre en apparence aux conditions que ses sujets exigent d'elle, parce qu'elle est loin de son pays, parce qu elle n'en tient pas les places fortes, et parce qu'elle craint sans cela des troubles qui causeraient sa ruine ^
Ainsi débutait dans la vie et dans la royauté, par un acte de faiblesse et de trahison, Marie Stuart, à laquelle on ne saurait reprocher cette faute, tant elle était encore jeune et livrée aux volontés d'au- trui. Mais elle ne se souvint que trop tôt de cette détestable leçon. Les commissaires écossais , loin de se douter que leur reine se fût mise au-dessus de ses serments et eût disposé arbitraii*ement de leur pays, retournèrent en Ecosse pour y faire sanction* ner les transactions passées le 19 avril. Le parlement satisfait les ratifia en décembre 1558, et il accorda
* Cette protestation a été déjà publiée en 1693 dans le t. 11, p. 510 du Rectidl des traités de paix de Léonard, aux- quels MM. GodefFroy l'avaient communiquée. Elle est aussi 1. 1, p. 429 de la Correspondance cUptomatique de Lamothe- Fénelon, et 1. 1, p. 54 du g^rand Recueil du prince Labanoff . — Keith avait eu connaissance des trois actes ^ comme ou le voit k la page 73 de son histoire.
54 MARIE 6TUART.
la couronne matrinioniale au dauphin. Il décida que désormais tous les actes seraient publiés au nom de François et de Marie, roi et reine d'Ecosse, dauphin et dauphine de France -,
Ce mariage marqua le plus haut point de Fin- flucDce française en Ecosse, Arrivée là, comme à son dernier terme, cette influence ne tarda point à décliner. Li'Écosse en avait recueilli les avantages, elle n'en aperçut plus que les inconvénients^ Elle sentit que son indépendance, protégée vis^à-vis de l'Angleterre, était menacée par la France, et elle ne voulait pas plus d'une domination étrangère que d'une autre. De son côté, Marie de Lorraine, par- venue à toutes ses fins, ayant dépossédé de la ré- gence le comte d'ArraU) marié sa lille au prince le plus grand de l'Europe, placé l'Ecosse sous le protectorat de la France, garda moins à^e ménage- n^ents envers ceux qu'elle ne croyait plus avoir ni à employer ni à craindre. Elle mit toute sa con- fiance dans ses compatriotes, et elle indisposa la noblesse ombrageuse et jalouse de l'Ecosse que son penchant et ses habitudes poussaient à se séparer d'elle. Les principaux barons, et à leur tête le duc de ChàtellerauU et le comte de Huntly, manifestè- rent déjà leur défiance durant la guerre poursuivie par les Français et par les Écossais contre les Analais
* Keith, p. 76-77. --. Tytler, t, VI, p. 83^4.
CHAPITRE 11. 56
et les Espagnols. Réunis à Kelso, ils refusèi-enl de pénéti*er sur le territoire de l'Angleterre , alléguant qu'ils n'avaient aucun intérêt à prendre l'offensive, et qu'ils devaient se borner à repousser l'ennemi s'il attaquait leur royaume ^
Ce commencement de désaccord fut bientôt poussé plus loin. Sept mois après le mariage de la reine d'Ecosse et du dauphin de France , Marie Tudor mourut, et sa mort brisa l'union étroite de l'Espagne et de l'Angleterre. Elle amena en outre la seconde chute du catholicisme en ce dernier pays alors si variable dans ses sentiments religieux et dont la foi dépendait de la volonté de ses souverains. A la fille de Catherine d'Aragon succéda la fille d'Anne de Boleyn, qui ne tarda point à rétablir la croyance de son père Henri VIII et de son frère Edouard VI. L'avènement d'Élîsabethau trône, en novembre 1 558, changes^ et la situation de Marie Stuart vis-à-vis de l'Angleterre et les dispositions comme les rapports des partis en Ecosse. Elisabeth ayant été déclarée bâtarde lorsque sa mère avait été décapitée, la cour de France la considéra comme frappée d'incapacité par sa naissance et par sa religion. Au jugement inté- ressé de cette cour, Marie Stuart, descendante directe d'Henri VII par sa fille aînée Marguerite Tudor, mariée à Jacques IV, fut l'héritière légitime de la
» Tytler, t. Vï, p. 78.
56 MARIE STUART.
couronne d'Angleterre. Avec une imprudence plus grande encore que ne l'avait été celle des actes secrets de Fontainebleau, Henri II fit prendre à la dauphine les armes d'Angleterre * à côté des armes d'Ecosse, et engagea ainsi la lutte la plus redoutable entre elle et Elisabeth.
Quelle était la princesse dont la cour de France ne craignit pas d'exciter l'inimitié contre Marie Stuart, et qui devint dès ce moment sa rivale comme reine et comme femme? D'un esprit haut, d'un ca- ractère impérieux, d'un orgueil extrême, ayant beau- coup d'énergie, d'astuce et de capacité, Elisabeth
*■ Voir, dans les documents publiés par M. Teulet, p. 436 à 459, les griefs d'Elisabeth à ce sujet : Responsum ad protes- taûonem quant orator régis Galbrurriy nomine sui principis ^ serenissimœ Âng&œ reginœ obtulit xv aprilis IbQO. — Elle se plaignait vivement qu'on lui eût fait l'injure de suspendre les armoiries d'Ang^leterre sur l'échafaud où étaient assis les jugées du tournoi où fut tué Henri II, sur la place des Tour- nelles , et qu'on les eût fait porter publiquement ce jour-là aux hérauts de la bande du dauphin ; qu'après la mort du roi Henri II, François H et Marie Stuart se fussent intitulés réx et regina FrancwBy Scotice, Angliœ et Hibemiœ; qu'ils eussent fait ajouter les armoiries d'Angleterre dans leurs chambres, chapelles, garde-robes, etc., aux armes de France; et qu'à l'entrée de Marie Stuart â Ghâtellerault, le 23 no- vembre 1559, on eût dressé un arc de triomphe sur les deux portes duquel on avait placé ces deux inscriptions :
Gallia perpetuis puguaxque Brilannia beliis
Olim odio inter se dimicuere pari. Nunc Gallos totosque remotos orbe Britanoos
CHAPITRE II. 57
avait été longtemps conti'ainte de dissimuler ses sen- timents et sa foi sous le règne terrible de sa sœur, qui l'aurait proscrite sans l'appui que lui prêta Phi- lippe IL Elle avait vécu suspecte et surveillée loin de la cour, et avait pris cette habitude de fausseté qui s'allia chez elle aux altières et violentes passions qu'elle tenait de son père. Voici comment l'ambas- sadeur vénitien Giovani Michèle dépeint en 1556 cette princesse, alors âgée de vingt-trois ans, peu avant qu'elle montât sur le trône : « Elle n'est pas moins remarquable, disait-il, de corps que d'esprit, bien que son visage soit plus agréable que beau. Elle est grande de sa personne et bien faite. Son teint a
Uaum dos Marix cogil in imperinm.
Ergo pace potet , Francisce , qnod omnibus ais
Mille patres arniis non poluere tui.
Ardebat bellis, cam te, Francisce , saluUt
Nascentem, canis Gallia fausta tnis. Pace alitur, cum te regem, Francisce, saluial
Auspiciis regni faustior illa tui. Nec mirum : tibi régna tao sunt omnia jure ,
Dote, aut aeternis sabdita fœderibus.
Killîgrew et Jones avaient rendu compte de cette entrée à Elisabeth par leur dépêche datée de Blois, le 29 novembre 1559, et imprimée dans Forbes, 1. 1, p. 266.
Ce qu'il y a de curieux , c'est qu'au moment où le roi de France et la reine d'Ecosse montraient cette prétention au trône d'Ang^leterre, Philippe H, après avoir cherché h épouser Elisabeth y la défendait auprès du pape , aBn qu'il ne la dé- clarât pas schismatique, et demandait, dans tous les cas, que son royaume ne fut pas donné à d'autre qu'à lui. — Voir les dépêches inédites très -importantes que je publie h ce siijt t dans l'appendice A.
o8 MARIE 8TUÂRT.
de l'éclat encore qu'il soit olivâtre. Elle a de beauiç yeux, et par-dessus toi|t une main magnifique qu'elle aime à montrer. Elle est d'un esprit pt d'une habileté admirables, comme elle l'a fait yoir en sachant si bien se gouverner au milieu des soupçons dopt elle était l'objet et des périls qui l'entouraient* Elle surpasse la reine sa sœur dans la connaissance des langues. Outre l'anglais, l'espagnol, le français et le latin qu'elle sait comme la reine , elle n'a pas une médiocre connaissance de la langue grecque, et mieux que la reine elle parle l'italien, dont elle se platt à se servir. Elle est superbe et altière, Bien que née d'une mère décapitée ponr adultère, elle ne s'estime pas moins que la reine sa sœur, et se regarde comme aussi légitime qu'elle... On dit qu'elle ressemble beaucoup à son père, à qui elle a toujours été chère à cause de cela, qui l'a fait aussi bien éle- ver que la reine, et qu il a traitée aussi bien qu'elle dans son testament ' . » Au^ connaissances les plus
* « TenufQ non manco bella d'animo qhe sia di corpq, çin- cora cbe di facçia si puo dire cbe sia |)iù tosto g^ratîosa cbe bell£^. Ma dalla persoua é grande et ben formata , di bella carne ^ncor cbe plivastra, belli ocbi et sopra tutto bella inapo délia quale ne fa professione, d'uno spirito et ing^egi^o mirabile^ il cbe ba saputo molto ben dimostrare con l'essersi saputa, nei sospetti et nei pericoli nei quali s'é trovata , ben g^ovemare. Supera la regina nella cognitipne délie lingue; percb' oltre cbe con la latina babbia congionta non médiocre cognitione délia greca. Parla di più cbe non fa la regina Pi-
CHAPITRE II. 59
solides Elisabeth unissait des talents agréables. Elle était excellente musicienne et dansait en perfection '• Certains dons de la personne ', tous les attraits de
tallana nella quale si compiace. Ë superba et altiera, che se bene sa d'esser nasciuta d'una tal madré publicamente de* capitata , pero non si reputa ne stima manco che faccia la reg[îna, ne si tiene per manco légitima. •• Se tîene superba ei gloria per il padre, al quale dicono ch'é aoco più stmile, et per cio gli fu sempre cara, et fatta nodrire da lui corne lu la regina et nel testamento cosi beneficata corne quella. » Mektione del clarissimo Af« Giovan Michèle , tomaio dalla se- r&ùssima regina Maria dïnghiUerra fanna 1557. Mss. de la Bibliolhèqne nationale, fonds Saint-Germain Harlay, sup- plément n"" 225, in-4<*, fol. 184 recto et verso.
*■ a Elle prend grand plaisir au bal et k la musique. Elle me dit qu'elle entretenoit pour le moins soixante musiciens; qu'à sd jeunesse elle avoit fort bien dansé , et qu'elle compo- soit les balets, ]a musiqpe, et les jouoit elle-mesme et les dansoit. » Journal manuscrit de Hurault de Maisse, envoyé vers Elisabeth par Henri IV en 1596, un peu avant la paix de Vervins, folio 391 verso, aux Archives des affaires étran- gères. — « Elle me dict que quand elle vint à la ooaronne qu'elle scavoit six langues mieux que la sienne; et parce que je luy dis que c'estoit une grande vertu à une princesse, elle me dict que ce n'estoit point merveille d'apprendre une femme à parler, mais qu'il y avoit bien plus h faire à lui apprendre à se taire. » Ibid., fol. 410, v**.
^ C'est ce que confirme une dépêche inédite de l'ambas- sadeur Michel de Castelnau, qui écrit en 1565 à Catherine de Médicis à propos du mariage alors négocié entre Elisabeth et Charles IX : u Je ne la vis jamais plus belle ni plus joliç , et vous promets qu'il y a telle fille de quinze ans qui pense estre belle et qui n'en approche point. »
60 iMARIE STUART.
l'esprit ' , tous les ornements d'une brillante culture, beaucoup d'originalité sans assez de grâce, les res- sources d'une imagination animée et forte la faisaient remarquer comme femme, en même temps que son jugement fin et pénétrant, son application profonde, son caractère bautain et adroit, son active ambition la destinaient à être une grande reine.
Le jour de son avènement elle se montra ce qu'elle fut tout le reste de sa vie. Elle prit possession du trône avec aisance et passa de l'oppression au com- mandement sans surprise et sans gêne. Adoptant la politique qui devait faire la grandeur de son règne, elle la suivit et ne la précipita point. On ne peut pas dire qu'elle fût zélée protestante; mais elle était éloignée du catholicisme comme de la religion qui avait opprimé sa jeunesse et qui menaçait sa cou- ronne. Elle était plus portée à la détester qu'à la contester. Elle disait n'avoir lu ni Luther ni Calvin, mais saint Jérôme et saint Augustin, et elle trouvait que les différences entre les diverses communions chrétiennes étaient au fond bien peu de chose*. Elle
* u Elle est vive du corps et de l'esprict et adroitte à tout ce qu'elle faict. » Ibid., fol. 286, v°.
* « Elle me dict que s'il y avoit deux princes en la chres- tienté qui eussent bonne volonté et du courage, qu'il seroit fort aisé d'accorder les différends de la religion , qu'il n'y avoit qu'un Jésus-Christ et une foy, et que tout le reste dont on disputoit n'estoit que bagatelle... Elle me jura n'avoir leu aucun des livres de Calvin , mais qu'elle avoit veu les
CHAPITRE II. 61
revint donc au protestantisme par politique plus que par croyance', pour donner la direction des esprits et l'autorité de FÉtat à son parti et Tenlever au parti qui lui était contraire.
Elle s'entoura sur-le-champ d'hommes dévoués ou habiles. Les deux principaux furent lord Robert Dudley, l'un des fils du duc de Northumberland^ qu'elle nonuna son gi^and écuyer et qui resta son favori tant qu'il vécut, et Guillaume Cecil, quelle fit secrétaire d'État et qui se maintint quarante ans son principal ministre. Sachant garder ceux qu'elle avait su choisir, elle fut toujours bien servie. Elle ne permit pas à ses favoris de devenir un seul mo- ment ses maîtres, et ses ministres les plus expéri-
pères antiques et y avoit prins ^rand plaisir, d'aultant que ces derniers sont plains de disputes et de contentions, et les aultres n'ont que bonnes intentions. » Journal manuscrit de Hurault de Maisse, fol. 282, 283, 284.
* Un an et demi après son avènement au trône elle cher- chait à se feire passer au fond pour catholique auprès de Quadra, évêque d'Aquila, chapelain de Philippe II, et son ambassadeur à Londres. Elle voulait par là se concilier les dispositions favorables des Espagnols , et au besoin leur ap- pui contre la France et TÉcosse. « Vino à decirme, écrit Quadra à Philippe II, que ella era ion catolica como yo, y que hacia a Dios testigo de que lo que ella creia no sea dife- rente de lo que todos los catolicos de su reyno creian. » L'évêque d'Aquila lui ayant demandé pourquoi elle dissi- mulait ainsi sa religion : u respondiô me que era forzada ad tempus, 9 Dépêche ms. du 3 juin 1 560.
62 MARIE STUABT.
mentes ne furent jamais que ses utiles instruments. En toute rencontre, elle rechercha les conseils et se réserva les décisions. Sa volonté uniquement dirigée par le calcul ou par l'intérêt fut quelquefois lente, souvent audacieuse, toujours souveraine. Moins d'un mois après qu elle avait succédé à Marie Tudor, l'ambassadeur d'Espagne écrivit à Philippe II : « Elle est plus redoutée que la reine sa sœur, sans aucune comparaison. Elle ordonne et elle fait ce qui lui convient aussi absolument que le roi son père*.» Parlant d'elle-même avec le sentiment de ce qu'elle était et de ce qu'elle pouvait, Elisabeth dit vers cette époque « qu'elle ferait connaître au monde qu'il y avait en Angleterre une femme qui agissait en homme , et n'était aidée ni par un connétable de Montmorency comme le roi de France, ni par un évêque d'Arras comme le roi d'Espagne *. n
* a Paraceme que es tnily màs tetnida que su heritiana sin ningUDA comparacion , y manda y hace lo que quiere tan absolutamente como su padi*e. » Dépêche du 14 décembre 1558^ du comte de Feria, ambassadeur de Philippe II à Lon- dres. Ms. Archives de Simancas. Negociado dé Estado, lii- glaterra, leg. 811.
* C'est ce qu'elle dit au marquis de Morette, qui était venu au nom du duc de Savoie la demander en mariage pour le duc de Nemours. « Dice Morata que le dixo la reyna que ella haria conocer al mundo que aqui havia una mug^er que obraba como hombre y que en Ing^laterra no hay condesta- blés ni obispo de Arras. *> Ms. Dépêche de Quadra à Gran- velle, 30 déc. 1560. Archives de Simancas, leg, 815.
CHAPITRE H. 63
Telle était la reine dont Marie Stuart, mal con- seillée, provoqua Tardente animosité, et qu'elle donna dès lors pour appui à tous les dissidents reli- gieux et à tous les mécontents politiques de TÉcosse. Le nombre de ces dissidents et de ces mécontents ne cessa pas de grossir, la régente Marie de Lorraine ayant cru, après le mariage de sa fille avec le dau- phin, être tenue à moins de tolérance envers le parti réformé et pouvoir négliger impunément la haute noblesse. Elle gouverna en suivant les conseils et employant les soldats de la France % qui fut alors aussi détestée en Ecosse que lavait été dans d'autres temps l'Angleterre. Ce qui engagea de plus en plus Marie de Lorraine dans cette voie, ce fut l'avéne- naent de son gendre et de sa fille au trône de France.
Henri II mourut, le 10 juillet 1559, d'un coup de laiice reçu dans un tournoi, et laissa la couronne au jetme François II, que dirigèrent entièrement le duc François de Guise et le cardinal de Lorraine, frères de la régente d'Ecosse. Quoique la paix géné- rale eût été conclue trois mois auparavant (2 avril) à Cateau-Cambresis, et qu'Elisabeth eût été com- prise dans le traité, Marie Stuart n avait pas quitté
* Manifeste adressé par les lords de la congrégation aux princes de la chrétienté , tiré des archives des affaires étran- gères, correspondance d'Angleterre, t. XXI, et publié par M. Teulet, t. I, p. 414 à 4â8 des Pièces et documents inédits relatifs à t histoire d Ecosse,
64 MARIE STUART.
les armes d'Angleterre , et elle prit alors le titre de reine d'Angleterre et d'Irlande '. Cette téméraire et vaine usurpation décida Elisabeth à soutenir de son côté les membres de la haute noblesse et les secta- teurs de la croyance reformée, qui renouvelèrent en Ecosse le parti anglais. Dès ce moment s'agita entre les barons du pays et les soldats étrangers, entre les protestants et les catholiques, la grande question de savoir qui l'emporterait de l'aristocratie ou de la royauté, de l'ancien culte ou du nouveau. L'éloignement de Marie Stuart et les imprudences de Marie de Lorraine contribuèrent beaucoup à la résoudre en faveur de l'aristocratie féodale et de l'église presbytérienne , qui devinrent maîtresses du royaume.
Cette révolution doit être brièvement exposée. Le parti protestant, qui joua un si grand rôle dans les infortunes de Marie Stuart , s'était lentement formé en Ecosse, où il avait été cruellement persécuté tant que Jacques V avait vécu. Ce roi le détestait comme hérétique et le redoutait comme antinational : il voyait en lui un ennemi de la vieille Église et un auxiliaire de l'Angleterre. Avant de prendre sa con- stitution religieuse à Genève, le protestantisme écos- sais avait empininté ses premières croyances à FAlle-
* Pièces et documents inédits relatifs à f histoire et Ecosse j t. 1, p. 440, 441, 455, 456, Responsum ad protestationem , etc., par la reine Elisabeth.
CHAPITRE II. «5
magne. Il avait été d abord inspiré par l'esprit de Luther. Dès 1525 un acte du parlement avait dé- fendu d'introduire dans le royaume les ouvrages de ce novateur redouté et avait proscrit ses doctrines. Mais ni les lois ni les supplices n'avaient an*été les progrès de la pensée pieuse et austère qu'avaient embrassée et pour laquelle avaient été brûlés des abbés, des prêtres, des moines bénédictins, des cha- noines de Saint-André, des gentilshommes. Le con- fesseur même du roi , Seton , qui s'y était montré trop favorable , avait été obligé de s'enfuir en An- gleterre pour ne pas périr sur le bûcher, où, dans la seule année 1539, étaient montés sept martyrs du protestantisme. En 1541 le parlement avait défendu, sous peine de confiscation et de mort, de contester en rien l'autorité du pape \
Mais peu de temps après tout avait changé de face sous la régence du comte d'Arran. Celui-ci , que ses intérêts avaient d'abord rapproché de l'An- gleterre, s'était entendu avec les lords des articles pour autoriser la lecture de la Bible en langue vul- gaire, et tolérer les prédications des novateurs évan-
* Voir pour toute cette période : Keith, Appent&Xy p. l à 12, et the TVorlis of John Knox, coUected and edited by David Lalug^, Ëdinburgfh, printed for the Wodrow Society, 1846, 1. 1, p. là 76, et the Ikfe of John Knox, containing Il- lustrations of the llistory of the Reformation in Scotland, etc., by Thomas M'Crie; third édition. Edinburgh, 1814, t. I, p. 1 à 37, et Mémoires de /. Mehnly t. I, p. 1 à 12.
TOM. I. ■'
66 MARIE STUART.
géliques. L'un de ces derniers, Georges Wishart, revenu alors d'Angleterre, où il s'était réfugié, avait répandu la réforme en Ecosse et compté paitni jses disciples le fameux Knox, dont il fut le vrai prédé- cesseur dans la propagation et l'établissement du protestantisme. C'était un homme d'im esprit élevé, d'une âme tendre, d'une dévotion un peu ascétique, et qui joigtiait une extrême douceur à des convic- tions ardentes \ Il avait prêché avec de grands suc- cès à Motttrose, à Dundee, à Perth, à Ayr contre les dogmes de l'Église romaine et la vie désordonnée des ecclésiastiques. Il avait rencontré l'appui 2élé du comte de Glencaim^, du comte Marshall', de sir Georges Douglas, frère d'Archibald, comte d'An- gus^, des lairds de Brunston^, de Long-Niddry*, d'Ormiston'^, de Calder* et de Loch-Norris*. La
* The Works of John Knox, ffistory ofthe reformations 1. 1, p. 125 et suiv. — M'Crie, t. I, p. 41, 42, 43.
^ Alexandre, cinquième cotnte de Glencairn, mort en 1514. »— Knox , Histortff etc., t. I, p. 72, note 4, et p. 127j
» William, quatrième comte Marshall ^ mort en 1581. — tbtd., p. 126, note 2. — * Ibid.^ p. 77 et p. 135, note 5.
• Alexandre Crichton, kird de Drunston, dans le Mîd- Lothian. — • Hugh Douglas, laird du Long-Niddry. Ibid., p. 134, note 3, p. 136. — ' John Cockburn, laird d'Oruiiston dans le Lothian oriental. Ibid. y p. 134 et 135, note 3«-^ * James Sandilands, laird de Calder dans le Lothian occi- dental, et chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Ibid.,p, 249, note 2. -* • George Crawfurd, laird de Locfa-Norris dans l'Ayrshire. Ibid., p. 127, note 1.
CHAPITRE II. 67
réconciliation du comte d'Arran et du cardinal Rea- ton n avait point arrêté ses progrès, bien que le chef repentant de l'État ne les favorisât plus et que le chef enhardi de l'Église mît tout en œuvre pour les combattre. Une tentative de meurtre avait même été dirigée contre Wishart; mais elle n avait pas réussi, et il ne prêchait plus quentouré d'un cercle de barons et d'hommes armés. A la fin cependant, surpris la nuit dans le bourg d'Ormiston par le comte Patrick de Bothwell', que suivait un déta- chement de soldats, il avait été livré au cardinal Beaton, qui l'avait fait brûler vif le 28 mars 1546. Sa mort avait exalté au dernier point la haine du parti protestant contre le cardinal, que seize hommes déterminés , conduits par Normand Lesly, fils aine du comte de Rothes', avaient surpris à son tour dans le château de Saint* André, où ils l'avaient égorgé avec une férocité fanatique, et pendu ensuite ignominieusement aux créneaux de la forteresse '.
Cet attentat avait inspiré une grande horreur et nui extrêmement à la cause protestante. Les chefs de celle-ci, parmi lesquels était Knox, dont Wishart s'était affectueusement séparé avant d'être pris, en
* Troisième comte de Bothwell et père du fameux James Bothwell qui joue un si {jrand rôle dans cette histoire.
^ George Lesly, troisième comte de Rothes. Les Lesly s'étaient établis en Ecosse au douzième siècle.
* Knox, History qfthe reformation, t. I, p. 139 à 177. — Keiih, p. 41 à 43.
68 MARIE STUART.
lui disant : « Partez; un seul suffit à un sacrifice \ » poursuivis plus que jamais, s'étaient enfermés dans le château de Saint- André, y avaient été faits pri- sonniers après un siège de cinq mois, et avaient été transportés en France. Us y avaient été retenus dans une dure captivité, et leur parti abattu ne s'était relevé qu'au moment où Marie de Lorraine avait eu intérêt à le favoriser pour obtenir la régence et gou- verner l'Ecosse sans trouble. Alors il avait repris des forces nouvelles, et Knox, qui avait passé plusieurs années enchaîné sur les galères de France*, était revenu l'animer de son esprit et de son audace.
Cet aventureux réformateur était dans la vigueur de l'âge, et il avait acquis par ses talents, ses ser- vices et sea souffrances une influence extrême en Ecosse. Né en 150J5, élevé à l'école d'Haddington, puis à l'université de Saint-André, où il avait appris avec Buchanan la théologie sous John Major qui s'était formé en France aux doctrines indépendantes de d'Ailly et de Gerson, il était devenu le disciple errant de Wishart et le triste prisonnier de Henri IL Des trois langues cultivées par les lettrés et les no-
* « Nay, returne to your barnes, and God blisse you. One is sufficient for one sacrifice. » Knox, History of the refor^ madoiiy t. I, p. 139J
* «Knox with some others, was confined on board the Galleys, bound with chains, and in addition to the rigours of ordinary captivity, exposed to ail the indîg^nitîes. »> M'Crie, t. I, p. 67, 68.
CHAPITRE H. 69
valeurs du temp , il n avait connu dans sa jeunesse que le latin , et c'était seulement api*ès 1534 qu'il avait étudié le grec, récemment introduit en Ecosse par un professeur arrivé de France, et en 1550 qu'il avait appris Fhébreu sur le continent lorsque la con- clusion de la paix avait mis un terme à sa cap- tivité ^ En possession de ces trois instruments d'in- novation, disposant d'un savoir religieux étendu, animé d'un esprit puissant, emporté par un zèle sans pareil, ayant une éloquence entraînante et un carac- tère indomptable , il s'était consacré à sa cause par- tout où elle avait eu besoin de lui. Il s'était rendu en Angleterre pour y coopérer à la réfoi*me poussée plus loin sous Edouard VP, avait quitté ce pays lorsque la reine Marie y avait rétabli le catholicisme, était allé gouverner une église de réfugiés de langue anglaise à Francfort, s'était transporté ensuite à Genève, où il avait eu pour maître et pour ami Calvin , qu'il égalait en inflexibilité et surpassait en énergie*. La politique tolérante de Marie de Lor- raine lui ayant ouvert son pays en 1555 *, il y rentra, et se prépara à devenir l'organisateur reli- gieux de l'Ecosse et son dominateur moral.
Knox décida alors les partisans du christianisme
* M'Crie, Ufe of John Knox, 1. 1, p. 4 à 8. >M'Crie,t. I, p. 78 à 122.
» WrCrie, p. 122 à 150. — Tytler, t. VI, p. 89.
* Tytler, t. VI, p. 89. — M'Crie, t. I, p. 176.
70 MARIE STUART.
réformé à ne plus assister comme ils Tavaient fait jusque-là aux cérémonies de 1 église établie , et à se séparer ouvertement des catholiques. Il gagna en même temps à ses doctrines trois hommes jeunes et considérables , qui devaient jouer un grand rôle dans les affaires de leur pays. Lord James Stuart^, frère naturel de la reine et prieur de Saint- André , non moins remarquable par les fortes qualités de son caractère et la vigueur de son esprit que pai' sâ haute position, embrassa le protestantisme avec Ar* chibald, lord Lom, fils du comte d'Argyle *, et lord John Erskine '. Deux d'entre eux furent plus tard régents d'Ecosse, sous le nom de comte de Murray, et de comte de Mar. Unis à d'autres barons puis- sants, tels que le comte de Glencaim, le comté Marshall, sir James Sandilands, appelé le lord Saint* John parce qu'il était prieur de l'ordre de Saint* Jean-de-Jérusalem, Ersidne de Dun^, ils se formè-
* Fils de Jacques Y et de l&r^erite Erskine, fille de lord John Erskine, comte de Mar, né en 1533.
' De la maison an(|^lo-normande de Campbell, qui s'établit en Ecosse dans le douzième siècle sous Malcolm IV. Il suc- céda à son père comme cinquième comte d'Argyle en 1558.
* Troisième fils de lord J, Erskine. Il devint comte 4e Mar en 1565. M'Crie, t.I, p. 178, 179. Knox, History ofthe re- formatioTiy t. I, p. 249, 250.
* Laird de Dun dans le Forfarshire, entre Montrose et Bre- cbin , l'un des premiers et des plu« fervents soutiens de la réforme en Ecosse. — Knox, t. I, p. 59 et p. 249, note 1.
CHAPITRE II. 74
venu d après les conseils de Knox, en congrégations religieuses. Us s'engagèrent solennellement à mainte* QÎr et à prop^er la prédication de TÉcriture. Le clergé, croyant intimider Knox» le cita à compa* raitre dans Edimbourg. Le hardi réformateur y vint, m^is pour y exposer publiquement la croyance réformée. Pendant dix jours, il monta en chaire soir et m^tin, et prêcha devant une foule immense attirée par son éloquence et séduite par ses expli- cations des livres évangéliques , sans que personne eptreprit de s'y opposer \ Le peuple, que ses ser* mons exaltèrent au dernier point, dispersa la pro* cession annuelle de Saii?t-Giles , patron de la ville, e|: jeta la statue du ss^int dans le lac ^.
Après avoir répandu dans la noblesse et parmi le peuple les nouvelles doctrines, il ne restait plus qu'à les faire admettre dans le royaimie. Knox espéra y paryonir. Il présenta à cet effet une requête à la ré- gpnt^. M^is celle-ci la reçut avec le plus offensant dédain^, et comprit qu'il était temps d'arrêter la marche d'une révolution également dangereuse pour 1?^ çrpyapce de l'Église et pour l'ordre de l'État. Le clergé n'eut pas de peine à lui persuader qu'il fal-
* M'Crie, t. I, p. 183. — Knox, History of the reformation in Scotlmdf t. I, p. 251, 252.
* Knox, History y etc., t. I, p. 260, 261. — Tyller, t. VI, p. 90, 91.
» Knox, History, etc., t. I, p. 252. — M'Crie, t. I, p. 186, 187.
n MARIE STUART.
lait sévir contre Knox et contre les innovations dont il se rendait le séditieux propagateur. 11 obtint lau- torisation de poursuivre et de condamner ce redou- table adversaire, qu'il avait cherché à faire tuer dans le comté d'Angus.
Knox mettait son courage à braver utilement les périls, mais non à y succomber certainement. Il mêlait la prudence à l'exaltation , et selon les ren- contres il savait se dévouer ou se réserver. Voyant alors que le moment d'accomplir dans le culte le changement auquel il aspirait n'était pas encore venu, il se retira devant l'orage prêt à fondre sur lui et se rendit de nouveau à Genève , où il était appelé comme pasteur \ Une sentence de mort fut prononcée contre lui , et on le brûla en effigie sur la place de la haute croix à Edimbourg *. Enhardi par sa condamnation et sa fuite , le parti catholique se flatta d'intimider également les autres prédica- teurs de la réforme qui parcouraient le pays dans tous les sens. John Douglas, carmélite converti au protestantisme et chapelain du comte d'Argyle, avait remplacé Knox auprès de la congrégation d'Edim- bourg; Paul Methven prêchait publiquement à Dundee ; l'Anglais John Willoch répandait la croyance évangélique dans les comtés d'Angus et
* M'Crie, t. I, p. 189, 190. — Knox, History, etc., t. I, p. 252, 253. 2 M'Crie, t. I, p. 190. — Knox, Histoty, etc., 1. 1, p. 254.
CHAPITRE II. 73
de M ems ; d'autres ministres gagnaient des partisans dans d'autres districts ' , et partout continuaient les assemblées privées, où le frère le plus instruit de la congrégation lisait l'Écriture sainte qu'il faisait sui- vre de ses pieuses exhortations. La régente somma tous ces propagateurs d'une croyance interdite de comparaîti'e devant elle pour rendre compte de leur conduite. Ils vinrent , mais tellement bien accom* pagnes des gentilshommes de leur parti que la ré- gente se borna à leur prescrire de se rendre aux districts des frontières. Ils n'obéirent point à cet ordre. Un des barons de l'ouest, Chalmers de Cat- girth, entouré des autres gentilshommes. réformés, s'éleva même avec une hardiesse menaçante contre les persécutions dont ils étaient l'objet de la part du clergé. « Les évêqucs, dit-il à la régente, nous op-?- priment, nous et nos pauvres tenanciers , pour que nous les nourrissions. Ils attaquent nos ministres et travaillent à les perdre ainsi que nous. Nous ne le souffrirons pas plus longtemps. » A ces mots, ses compagnons, qui étaient demeurés debout et la tête découverte, se revêtirent fièrement de leurs casques de fer, comme s'ils portaient un défi *.
La régente fut contrainte de leur accorder une tolérance tacite. Mais bientôt excités par Knox qui les dirigeait du fond de sa retraite, les barons et les
•K€ith,p. 64,65.
' Tytier, t. VI, p. 95, 96.
74 MARIE STU.4RT.
gentilshommes protestants s'assemblèrent le 3 dé- cembre 1557, décidèrent par un covenant (ligue) de pratiquer ouvertement leur culte , de s'élever non moins ouvertement contre les cérémonies de l'an- cienne croyance, et formèrent un gouvernement insurrectionnel dans l'État sous le nom de hrds de la congrégation \ Les comtes de Glencairn, d'Ar- gyle, de Morton, le prieur de Saint-André, Erskine de Dun , etc. , furent les principaux lords de la con- grégation * qui plaçait le nouveau culte sou3 la pro- tection d'un pouvoir nouveau,
Les deux partis ainsi organisés restèrent encore quelque temps en présence sans en venir aux mains. La régente continua à ménager les protestants ju&- cju'à ce qu'elle eut marié sa fille avec le dauphin , et que l'union de l'Espagne et de l'Angleterre eut cessé par la mort de la catholique Marie et l'éléva- tion au trône de la protestante Elisabeth. Maiç alors ses ménagements disparurent. Dans les premiers mois de 1559, elle s'associa aux desseins dangereux de la cour de France , qui voulait assurer à Marie Stuart la possession de l'Angleterre comme celle de l'Ecosse, en s'appuyant sur les catholiques des deux royaumes. La régente, consacrant par son autorité les décisions d'un synode d'éyêques, condamna tou-
* Ce premier covenant est dans Keith , p. 96. -^ Knox , History, etc., t. I, p. 273. >Keith,p. 68 et 69.
CHAPITRE II. 75
tes les innovations introduites en Ecosse, et y exigea le rétablissement complet de luniformité religieuse ' . A cette déclaration d'intolérance le parti j»rotestaiit répondit par une menace de révolte.
La guerre dénoncée ^ainsi de part et d autre ne tarda point à éclater. Plusieurs villes , et entre au- tres Dundee, Montrose et Perth, avaient embrassé ouvertement la réforme. KnoK était accouru de Ge- nève appelé par les lords de la congrégation , et, au • commencement de mai 1559 *, il avait reparu en Ecosse pour y rester cette fois. Ses prédications ar- dentes contre les cérémonies et les institutions du catholicisme portèrent une multitude violente et fanatique à renverser les images , à abattre les cou- vents, à ravager les monuments de la vieille croyance. Ce fut à Perth que commença cette dévastation ', bientôt imitée ailleurs, et la régente dans sa colère menaça de raser cette ville jusqu'à ses fondements et d'y semer du sel ^.
Elle assembla donc ses forces et se prépara à at- taquer Perth, que les lords de la congrégation se
* Knox , Htstory, etc., 1. 1, p. 291 à 294. — M'Crie, t. I, p. 248 à 255.
* M'Crie, 1. 1, p. 237 à 246. —Knox, History, etc., t, I, p. 318.
* M'Crie, 1. 1, p. 257 à 260. — Knox, i. I, p. 321-22-23. — Keith, p. 84, 85.
* Knox, 1. 1, p. 324. — Tytler, t. VI, p. 118.
76 MARIE STUART.
disposèrent à défendre. Elle y entra néanmoins à la suite d'un arrangement dont elle n'observa pas les conditions. Alors l'armée de la congrégation, à la tête de laquelle étaient lord James, le comte d'Ar- gyle et qu'avait jointe sir William Kirkaldy, laird de Grange ^, un des plus vaillants et des plus expé- rimentés soldats de l'Ecosse, s'avança de Saint-André sur Perth , qu'elle reprit le 25 juin. Elle prévint la régente dans Stirling, dont elle s'empara, entra dans Linlitbgow, et marcha sur Edimbourg, où • elle pénétra le 30 juin. La capitale du royaume tomba au pouvoir du protestantisme, et là, comme dans tous les pays où passa l'armée de la congréga- tion et où prêchèrent ses ministres , la révolution s'accomplit par la rtiine des couvents , le renverse- ment des autels , le bris des images et la cessation violente du culte catholique *.
Dans cette lutte qui devait être décisive , les pro-
* Fils aîné de James Kirkaldy de Orangée, g^rand trésorier de Jacques V. Le laird William avait sa baronnie dans le Fife, à un mille au nord-est de Kinghorn. Il avait été un des pre- miers barons d'Ecosse qui avaient embrassé la réforme. Il avait fig^uré depuis long;temps dans toutes les affaires de re- ligion et de guerre en Ecosse. Fait prisonnier dans le châ- leau de Saint-André, il avait été conduit en France et en- fermé au mont Saint-Michel. Voir Knox, History, etc., t, I , p. 90, 106, 115, 174, 175, 182. 205, 225, 228, 230, etc.
* Knox, t. I, p. 336 à 364. — M'Crie, 1. 1, p. 259 à 276. — Keith,p. 90à94.
CHAPITRE II. 77
testants demandèrent des secours à Élisabetb y et la régente pressa Henri II de lui envoyer des renforts. En attendant, un armistice fut conclu le 24 juillet jusqu'au 10 janvier 1560 ', et Ton s'engagea de part et d'autre à se respecter dans l'exercice de sa foi. Lés lords de la congrégation convinrent d'évacuer Edimbourg, d'où ils sortirent le 25 juillet 1559 et où la régente promit de ne pas introduire de gar- nison française. Des deux côtés on mit le temps de l'armistice à profit pour se fortifier. Henri II venait de mourir, et les forces de la France rendues libres par la paix de Cateau-Cambrésis paraissaient être plus que jamais à la disposition de Marie de Lor- raine, dont la fille était montée sur le trône de ce puissant pays. Aussi un petit corps de troupes lui fut immédiatement envoyé, et la cour de France, que gouvernaient ses deux frères, prépara une ex- pédition que devait commander le marquis d'El- beuf. François II fit partir M. de Bethencourt pour l'Ecosse avec une somme de quatre -vingt mille li- vres *. Il écrivit une lettre menaçante au prieur de Saint -André*, et chargea Bethencourt d'annoncer tout haut qu'il jouerait la couronne de France plu- tôt que de ne pas ramener l'Ecosse à l'obéissance *.
* Il est dans Keilh, p. 98-99, en huit articles.
* Négociations^ etc., relatives au règne de François II, par L.Paris, p. 12 à 17.
•Tytler, t. VI,p. 162.
* M Lord Bettancourt bragfged in his crédit, after he had
78 MARTE STUART.
Pendant que la régente recevait des troupes qu elle plaçait dans Leith, dont elle relevait les for- tifications, afin de dominer le détroit du Forth et d'empêcher de ce côté les approches d'Edimbourg, la congrégation des frères n'était pas demeurée in- activé. Knox, secrètement dépêché à Berwick ', y avait conféré avec ^ir James Crofts^ commandant anglais de cette place forte, et avait réclamé des vaisseaux pour mettre en sûreté Dundee et Perth , des soldats pour résister aux troupes françaises et de l'argent pour payer la noblesse hors d'état de res- ter longtemps en campagne à ses propres frais* Il avait en outre écrit à Cecil que leur destruction entraînerait la ruine de sa maîtresse, le suppliant dans les termes les plus pathétiques de la décider à les secourir. « Les gentilshommes de ces districts, lui avait-il dit^ sont prêts à faire les derniers efforts si Vous leur venez en aide» Par les entrailles mêmes de Jésus^Christ , je vous adjure de vous prononcet* nettement^. «
Cecil partageait les sentiments de Knox. Il n'avait
delivered his menacing letter to ihe prior (à lord James], that the kîng and his council woUld âpend the crown of France, unless they bad our full obédience. » Lettre ms. de Knox à Cecil, 15 août 1559, citée par Tytler, t, VI, p. 159.
* Ms. Instructions State Paper Office, dans Tytler, t. VI, p. 147-48-49.
* Lettre de Knox du 15 août, adressée à Cecil , et extraite du State Paper Office par Tytler, t. VI, p. 158, 159.
CHAPITRE II. 79
pà& attendu sa lettre pour le^ exprimer devant Eli- sabeth. Il avait rédigé le 5 août^ avec la profondeur politique qu il mit quarante ans au service de sa souveraine , une note sur ce qui était nécessaire afin de recouvrer complètement l'Ecosse. •• L'Ecosse, y dî- sait-il, ne saurait arriver à une entière prospérité que par deux moyens, ou en se liant d'une amitié perpétuelle avec l'Angleterre, ou en ne formant qu'une seule monarchie avec l'Angleterre. Afin d'é- tablir ime amitié perpétuelle enu*e les deux pays, il faut arracher l'Ecosse à l'influence de la France, ancienne ennemie de l'Angleterre. Aussi longtemps que l'Ecosse restera sous l'influence française, cet accord est impossible. » Pour la soustraire à cette influence , Cecil conseillait à la reine sa maltresse de la secotu-ir^ et il indiquait les mesures que les États d'Ecosse devaient prendre, mesures qui ten^ daient à expulser les troupes françaises, à exclure de tous les emplois publics et de tous les comman*- dements militaires les étrangers, à former un con«- seil de gouvernement indépendant de la reine; et, si cell&ci n'acceptait pas ces conditions, à transférer l'exercice de l'autorité souveraine à l'héritier le plus proche de la couronne. Il terminait en disant : « Une fois l'Ecosse libre , elle sauira trouver les moyens d'unir les deux royaumes ^ n
Elisabeth hésitait. Il n'y avait pas encore un an
* Keitb, Appem&Xy p. 23.
80 MARIE STUART.
qu elle était sur le trône, où elle ne se sentait pas entièrement affermie. Elle n'avait aucun penchant pour la réforme presbytérienne, qui détruisait la hiérarchie dans l'Église et introduisait l'esprit de faction dans l'Etat. A la crainte de ce protestantisme subversif s'ajoutait chez elle la haine de l'homme qui en était le principal promoteur, Knox ayant blessé son orgueil royal par un écrit violent qu'il avait publié contre le gouvernement des femmes du temps de Marie Tudor *. Enfin le traité récent de Cateau -Cambrésis semblait lui interdire tout acte d'hostilité à l'égard de la France et de l'Ecosse. Ce- pendant, comme elle* se conduisait toujours d'a- près l'utilité présente, et comme François II et Marie Stuart la dégageaient de ses obligations en- vers eux en méconnaissant ses droits à la couronne d'Angleterre dont ils usurpaient le titre , elle se dé- cida à défendre les lords confédérés. Elle entra ainsi dans les voies qu'elle devait suivre toute sa vie con- trairement à ses doctrines et conformément à ses intérêts.
Mais elle ne vint d'abord en aide aux insurgés d'Ecosse que d'une manière faible et couverte. Sir Ralph Sadler leur poita de sa part 3,000 livres sterling , et s'entendit avec eux pour qu'ils transfé- rassent le pouvoir suprême de Marie de Lorraine
* Cet écrit avait pour titre : le Premier son de la trompette contre le gouvernement des f émanes»
CHAPITRE II. Hl
au duc de Cbàtellerault , qui avait embrassé leur cause sous l'influence de son fils le comte d'Anan , récemment amvé de France, où il s'était fait calvi- niste et avait perdu le commandement de la garde écossaise '. Les confédérés enhardis sonmaèrent la régente de suspendre les fortifications de Leith ; et comme la régente leur répondit que sa fille, dont elle représentait l'autorité , n'avait pas besoin de la permission de ses sujets pour fortifier un des ports de son royaume *, ils rentrèrent en campagne le 15 octobre 1559 avec une armée de douze mille hommes, et le 16 ils occupèrent de nouveau Edim- bourg sans rencontrer de résistance. Us y établirent sur-le-champ deux conseils , dont la formation an- nonçait de leur part le projet de gouverner l'Ltat et de bouleverser l'Église. Le duc de Cbàtellerault, le prieur de Saint- André, les comtes d'Arran, d'Argyle, de Glencairn , les lords Ruthven, Boyd, Maxwell, leslairds de Dun et K. de Grange, Henri Balnaves et J. Halyburton, prévôt de Dundee, composèrent le premier, qui était un conseil politique; tandis que Knox, Goodman et l'évéque protestant de Gal- loway firent partie du second , qui était un conseil religieux *. Tous ensemble, ils prirent, quatre jours
* Tytler, t. VI, p. 160-161-165.
* Ibid., p. 165.
» Original. Stat. Pap. Off., Backedby Cecil, 10 iiov. 1559. Cité dans Tytler, t. VI, p. 166, 167.
TOM. I. r»
82 MARIE STUART.
après en assemblée publique , une résolution d'une audace exU'éme, qui préluda aux mesures violentes dont fut rempli le règne de Marie Stuart. Ils desti- tuèrent la régente 9 à laquelle ils signifièrent sa dé- position dans les termes suivants : « Nous, les barons fidèles de notre souverain et de notre souveraine, suspendons, par des raisons graves, l'autorité qui vous était confiée au nom de nos souverains dont nous formons le conseil par droit de naissance dans les affaires de notre communauté'. » Ils donnaiait à leur désobéissance le nom de fidélité, et à leur usurpation du pouvoir l'apparence du droit.
Après s'être ainsi constitués, ils marchèrent sur Leith. Mais ils y furent battus par les Français, et se virent contraints d'abandonner une seconde fois Edimbourg dans la nuit du 5 novembre *. Ce fut alors que la reine Elisabeth se décida à les assister d'une manière plus formelle et plus efficace. Wil- liam Maidand, laird de Lethington, qui avait quitté les fonctions de secrétaire d'État sous la règente pour mettre son habileté au service de la congré- gation, fut dépêché vers Elisabeth et la pressa d'en- voyer une flotte et une armée en Ecosse , si elle ne voulait pas voir soumettre bientôt ce royaume à la France et attaquer ensuite son propre droit au
^ La pièce est dans Keith, p. 105. ^Tytler, (.VI, p. 172, 173.
CHAPITRE II. 83
royaume d'Angleterre *. C'était le politique le plus intelligent, le plus adroit, le plus pei*suasif et le plus versatile de l'Ecosse ^. Il sut convaincre Elisabeth par l'évidence de son intérêt. Aussi cette princesse envoya-t-elle à Berwick le duc de Norfolk, qui con- clut en son nom une alliance défensive avec Mait- land, Balnaves ^, Pittarow *, Ruthven *, commis- saires de la congrégation. On convint que la reine d'Angleterre fournirait des secours au duc de Châ- tellerault et a son parti jusqu'à ce qu'ils eussent chassé les Français de leur pays, et que le duc de Chàtellerault et son parti joindraient leurs forces à celles de la reine d'Angleterre si elle était attaquée
* Tytler, t. VI, p. 175-77-78.
^ La baronnie de Lethington était une vieille tour mas- sive dans le Lothian oriental, à un mille au sud de Hadding- ton. (Knox, t. I, p. 137, note 2.)
* Master Henry Balnaves était un des plus anciens et des plas fermes soutiens du protestantisme. Il avait été pris au château de Saint-André en 1547 et conduit captif eu France au château de Rouen. Il était avocat, lord de session en 1558. Il mourut en 1570. (Rnox, History, etc., t. I, p. 70, 99, 102, 282, 286, et note 1, p. 286.)
* Sir Jobn Wishart, laird de Piltarow, était compté parmi les principaux barons du parti réformé. Il reçut plus tard de Marie l'office de contrôleur. (Knox, 1. 1, p. 274, 337, et t. II, p. 311, note 1.)
' Lord Patrick Ruthven, prévôt élu de Perth, depuis 1554 jusqu'à sa mort en 1566. Ardent sectateur du culte nouveau. (Knox, t. I, p. 337, note 1.)
6.
84 MARIE STUART.
par la France. Afin de ne pas laisser à ce traité un caractère factieux de la part des confédérés et déloyal de la part d'Elisabeth , les sujets de Marie Stuart le conclurent au nom de leur souveraine, et promi- rent de conserver intacte leur obéissance envers elle en tout ce qui ne tendrait pas à ruiner les ancien- nes lois et les vieilles libertés du pays ^
Cette intervention de l'Angleterre dans les affaii*es d'Ecosse excita la surprise de la cour de France, qui, après avoir eu la maladresse de provoquer les hosti- lités d'Elisabeth, lui en demanda compte. Mais Elisa- beth savait toujours trouver des raisons adroites pour justifier les actes qui lui étaient utiles. Elle répondit hardiment qu'elle ne pouvait considérer la noblesse et le peuple d'Ecosse comme rebelles; qu'elle les re- gardait, au contraire, comme de fidèles sujets de la couronne depuis qu'ils avaient risqué d'offenser le roi de France pour défendre les droits de sa femme, leur souveraine. « En vérité, ajouta-t-elle, si les ba- rons permettaient que le gouvernement de leur royaume fût arraché de leurs mains durant l'absence de leur reine; s'ils renonçaient mollement à l'indé- pendance de leur pays natal pendant que leur reine $uit les conseils non des Écossais, mais des Français, sa mère et d'autres étrangea'S étant ses conseillers en Ecosse, le cardinal et le duc de Guise l'étant en
* Keith,p. 117-18-19.
CHAPITRE II. 85
France, il serait bien de les couvrir de honte à la face du monde ; et , si la jeune reine doit survivre à sa mère, elle devrait les condamner tous comme des sujets lâches et dénaturés '. »
En exécution du traité de Berwick, une flotte an- glaise entra dans le Forth au printemps de 1560, et une armée de six mille hommes de pied et de deux mille chevaux pénétra en Ecosse sous le commande- ment de lord Grey. Elle fut jointe à Preston par huit mille confédérés à la tête desquels était le duc de Chàtellerault *. Dès ce moment les Français ne pu- rent plus tenir la campagne contre des forces qui étaient beaucoup trop supérieures aux leui*s. Ils se replièrent sur Leith, et ils s'enfermèrent dans cette place qui gardait le golfe du Forth et était le port d'Edimbourg. Bloqués du côté de la mer, pressés du côté de la terre, ils soutinrent dans Leith un siège mémorable. Ils firent des sorties heureuses, et résis- tèrent longtemps avec une valeur brillante aux atta- ques de l'ennemi. Mais la cour de France ne leur envoyait aucun renfort. Elle en était détournée par le mauvais état des finances ' et par la lutte qui venait
* Lettre ms, au Stat. Pap. Off., 17 févr. 1560, intitulée: Answer made to the French ambassador, by sir William Ceci!. Citée par Tytler, t. VI, p. 183.
2 Tytler, t. VI, p. 184, 185.
•^En envoyant les 80,000 livres, dont Béthencourt avait porté 40,000 en juillet 1559, François II avait dit qu'il était
86 MARIE STUART.
d'éclater dans le royaume entre les protestants et les catholiques 9 les princes de la maison de Bourbon et ceux de la maison de Lorraine. I^ conjuration d'Amboise, découverte au mois de mars, avait ré- duit le duc de Guise et le cardinal de Lorraine à se défendre eux-mêmes sans qu'ils pussent secourir la régente d'Ecosse leur sœur. Cet abandon forcé ren- dait d'autant moins tenable la position des troupes assiégées dansLeith que toute la noblesse, y compris le comte de Huntly, chef des catholiques ^, s'était unie contre la domination et la présence des étran- gers.
L'évéque de Valence Monduc, envoyé par Marie Stuart et par François II pour gagner du tempes en négociant une réconciliation entre la régente et la noblesse insurgée, échoua dans cette mission *. La régente elle-même ne fut pas plus heureuse dans
empêché de faire davantage par : « les grandes et incroyables sommes de deniers qu'il estoit contrainct payer et desbourser pour Feffect et exécution des choses promises par le traicté (de Cateau-Cambrésis) ; principalement pour payer les gens de guerre qui estoient dedans les places qui se doivent rendre, et se descharger des estrangers, tant de pied que de cheval... payement aussi des mariages de mesdames ses filles et sœur, » etc. Négociations, etc. y relatives au règne de Fran- çois II y p. 12.
*Tytler, t. VI,p. 186, 187.
' Lettre de Lethington à Cecil, du 25 avril 1560. Ms. St. Pap. Off., et dans Tytler, t. VI, p. 187.
CHAPITRE II. «7
une conférence qu elle eut avec quelques-uns des confédérés qui exigeaient avant tout l'évacuation du royaume par les Français '. A la fin cette princesse, accablée de fatigue et de soucis, tomba mortelle- ment malade. Elle se fit transporter dans le château d*Édimbourg, où la reçut lord Erskine. Là, sentant approcher le terme de sa vie qu avaient hâté les ti^ou- bles du royaume, les douleurs de la dépossession, les inquiétudes de la défense, le chagrin d'être placée entre le» exigences contraires des Ecossais, avec les- quels elle aurait voulu s'entendre, et des Français, auxquels il lui fallait obéir, elle désiia entretenir encore une fois les chefs des confédérés avant de mourir. Le duc de Cbâtellerault, les comtes d'Ar- g[yle et de Glencairn, le comte Marshall et lord James se rendirent auprès d'elle. La régente les accueillit avec son ancienne cordialité et sa naturelle bienveil- lance. Elle leur parla tristement de l'état malheureux du royaume qu elle avait gouverné plusieurs années dans l'union et dans la prospérité, leur exprima le regret d'avoir été contrainte de suivre les ordres qui lui étaient venus de France, et leur conseilla de ren- voyer à la fois les troupes françaises et les troupes anglaises, en les engageant néamnoins à préférer l'al- liaoce du pays qui ne pouvait pas menacer leur indé- pendance nationale. Après ces sages conseils, qu'elle
* Lettre de Lethington à Cecil, du 14 mai 1560. Ms. Stat. Pftp. Off., dans Tytler, t. VI, p. 188, 189.
88 MARIE STUART.
était libre de donner et qu'elle n'avait pas été libre de suivre, elle les embrassa tous et tendit la main aux nobles d'un rang inférieur qui les avaient ac- compagnés. Ces adieux d'une reine mourante, dont presque toutes les fautes étaient l'œuvre d'autruî, et dont le bon sens et la douceur résistaient à l'épreuve des ressentiments et de la mort, les émut, et ils se séparèrent d'elle en fondant en larmes ^
Marie de Lorraine ne survécut pas longtemps à cette scène touchante. Elle mourut le 10 juin 1560. Après elle, l'autorité légale manquait entièrement du côté des Français, puisqu'il n'y avait plus de régente et que la reine était hors du pays. Us ne se trouvaient pas plus en état qu'en droit de soutenir désormais la lutte, pressée comme ils l'étaient dans Leith et^ ne pouvant pas compter sur les renforts de la France, livrée à des divisions profondes et pa- ralysée par un commencement de guerre civile. La paix devenait dès lors inévitable, et elle devait se conclure aux conditions qu'imposaient les confédé- rés d'Ecosse.
Elle se négocia à Edimbourg, entre Cecil et Ni- colas Wotton, commissaires d'Elisabeth, les évcques de Valence et d'Amiens, La Brosse, d'Oysel et Ran- dan, commissaires de François II et de Marie Stuart. Elle fut signée les 5 et 6 juillet avec les clauses
* Lettre de Randolph à Cecil, 7 juin 1560. Ms. Stat. Pap. Off., dans Tytier, t. VI, p. 189, 190.— Keilh, p. 127, 128.
CHAPITRE 11. 89
suivantes : les troupes françaises durent évacuer rÉcosse; les fortifications de Leitli être démolies; les souverains de France cesser de prendre les amies et le nom de roi et reine d'Angleterre; le duc de Châtellerault et les nobles écossais qui possédaient des terres en France recouvrer dans ce royaume les biens et les titres dont ils avaient été privés depuis leur rébellion; les hautes pbces de chancelier, de trésorier, de contrôleur, être conférées non à des ec« clésiastiques mais à des laïques, et la garde comme ladministration du royaume n'être plus confiées désormais à des soldats et à des dignitaires étran- gers. La. conduite des affaires dut appartenir à un conseil composé de douze membres, dont sept à la nomination de la reine et cinq à la nomination des Etats, conseil chargé d'introduire un meilleur ordre dans le gouvernement du pays. Il fut convenu qu'un parlement libre s'assemblerait au mois d'août '.
Telles furent les principales stipulations du traité d'Edimbom'g, qui consacrait la défaite de la France et le triomphe de l'Angleterre en Ecosse. Il y ren- dait le gouvernement, de royal, aristocratique. Il y préparait le renversement de l'ancienne religion sous l'effort victorieux du parti de la réformation et as- surait ainsi à l'aristocratie féodale l'appui de la dé- mocratie presbytérienne. Les deux commissaires
* Toutes ces pièces se trouvent dans Keith, p. 130 à 143.
90 MARIE STUART.
d'Elisabeth avaient senti toute l'utilité d'un parai traité pour elle et ils lui avaient immédiatement annoncé sa conclusion. « Ce traité , lui disaient-ils, vous procurera finalement cette conquête de l'Ecosse que nul de vos prédécesseurs, avec toutes les batailles gagnées, n'a jamais pu obtenir, en vous donnant les cœui*s et les bonnes volontés de la noblesse qui profiteront plus à l'Angleterre que ne le feraient les revenus mêmes de la couronne *. »
Après que la domination étrangère eut été ren« versée en Ecosse, restait à y consommer la révolution religieuse. Les lords de la congrégation maintinrent étroitement leur ligue jusqu'à ce que cette grande entreprise fut achevée. Entre la signature du traité qui les avait débarrassés de toute i*ésistance et la réunion du parlement qui devait les conduire à leur but, ils agitèrent le pays pour se le rendre partout favorable. Leurs prédicateurs se répandirent de tous les côtés*, et lorsque le parlement s'assembb^ l'im- mense majorité de ses membres se montra décidée à
* « That the treaty would be no small aug^mentation to lier honour in this beg^innin^j^ of her reign, that it would finally procure that conquest of Scotland which none of her pro(je- nitora with ail their battles ever obtained, namely, the whole hearts and goodwills of the nobility and people, which surely was better for Ëng^land than the revenue of the crown. » Lettre de Cecil et de Wottôn à la reine Elisabeth, 8 juillet 1560. Ms. Stat. Pap. Off., et dans Tytier, t. VI, p. 198.
^ Keith, p. 145.
CHAPITRE II. 91
cbauger la constitution religieuse de TEcoMe'. Les barons inférieurs, qui n'y venaient plus, y reparu- rent en cette occasion extraordinaire et y reprirent le droit de voter. Le banc ecclésiastique fut presque désert ^^ la plupart des évéques et des abbés qui y siégeaient autrefois ne se souciant pas d*asdster à la ruine de leiu* Église. Les lords des articles furent presque tous pris dans la congi*égation , et le parle- ment s'ouvrit sous la présidence de Letbington^ dont le caractère s accommodait à toutes les situations et qui devait mettre longtemps son habileté au service des causes triomphantes. Le pouvoir royal y était représenté par les signes muets et impuissants d'une couronne , d'un sceptre et d'une épée placés sur le ti*ône vide^. Éloigné et affaibli, ce pouvoir était devenu incapable de diriger et de contenir l'assem- blée révolutionnaire qui avait reçu la mission d'a- chever l'œuvre poursuivie depuis plus de vingt ans par les réformateurs avec des vicissitudes variées et des progrès continus. Une pétition violente des plus zélés réformateurs, approuvée sinon composée par Rnox , demanda à ce parlement de rétablir la dis- cipline primitive qu'avaient fondée les apôtres, de proscrire l'Église romaine, de supprimer le clergé catholique, de condamner la doctrine de la trans- substantiation et l'adoration du corps de Jésus-
* Leurs noms sont dans Keîth, p. 146, 147. » Tytler, t. VI, p. 206. — • Ibid.
92 MARIE SÏUART.
Christ dans le pain , de se prononcer contre le mé- rite des œuvres, le purgatoire, les pèlerinages, les prières adressées aux saints , en un mot d'abolir les sacrements et les cérémonies de l'ancien culte qu'at- taquaient presque tous les novateurs de l'Europe, et de priver le clergé du droit de siéger et de voter dé- sormais dans l'assemblée des États*. Le parlement obéit à la plupart de ces impérieuses injonctions : il satisfit les réformateurs, en adoptant leur croyance, et les nobles , en leur laissant une partie des biens du clergé.
Il demanda une confession de foi aux ministres réformés , qui la rédigèrent en quatre jours. Cette confession eut pour fondement le Credo des apôtres et se rapprocha des articles de l'Église d'Angleterre sous Edouard VI; les doctrines de Knox qui y pré- valurent étaient à peu près les mêmes que celles de Calvin. Le parlement la sanctionna le 17 août pour ainsi dire par acclamation *. Les seuls lords tem- porels qui ne l'approuvèrent point furent les comtes de Cassilis et de Caithness, et parmi les lords spiri- tuels il n'y eut que le primat archevêque de Saint- André , les évêques de Dumblane et de Dunkeld , qui, sans se refuser à la réforme des abus, deman- dèrent du temps pour opérer cette réforme avec
* Tyller, t. VI, p. 208, 209. — Keiih, p. 149, ' Knox, History ofthe reformation, etc., t. II, p. 95 à 123. — Keitli, p. 149, 150.
CHAPITRE II. 93
maturité et réflexion '. Les réformés victorieux de- vinrent, comme cela n'arrive que trop, de pros- crits, intolérants. Us abolirent par des actes succès* sifs la foi catholique et b juridiction pontificale dans le royaume. Us établirent une pénalité terrible contre ceux qui célébreraient la messe ou qui y assisteraient, et les condamnèrent, la première fois à la confiscation de leurs biens, la seconde au ban- nissement, la troisième à la mort^.
Les ministres de la nouvelle Église d'Ecosse dres- sèrent ensuite le Livre de discipline *, destiné a ix*- gler parmi eux le gouvernement chrétien. Us désap- prouvaient la hiérarchie anglicane presque autant que la hiérarchie romaine, et l'appelaient im reste (le superstition et d'idolâtrie de nature à offenser les honmies pieux. Aussi , tout en prescrivant l'obéis- sance aux princes et aux magistrats, et en déclarant ennemis de Dieu et des hommes ceux qui tente- raient d'abolir le saint état des pouvoirs civils ^, ils ne reconnurent point, comme en Angleterre, le chef
* Tytler, t. VI, p. 214, d'après deux lettres ms. de Le- thington et de Randolph à Cecil.
* Les actes sont dans Keîth, p. 151. — Knox, t. II, p. 123 à 130.
* Book of cRscipline,
* Pronounces ail who atteinpt to abolish the Holy state of civil poàcies, as enemies alike to God and man. — Tytler, t. VI, p. 213. Voir le chap. xxiv, sur les Magistrats ctmis^ tlans Knox, t. II, p. 118.
94 MARIE STUART.
de l'État pour le chef de FÉglise. La souveraineté religieuse appartint au peuple, qui fut la source de lautorité ecclésiastique. Seul il désigna les ministres par Félection ; mais ces élus de la société chrétienne durent, avant d'être admis au ministère évangé- lique, être examinés publiquement par les ministres et par les anciens de la congrégation, sur les points fondamentaux de la foi et les dissidences de doc- trine entre l'Église pontificale et l'Église presbyté- rienne. Après cet examen, sans recevoir même l'im- position des mains usitée du temps des apôtres, ils étaient introduits parmi les frères, et prenaient le service de l'église à laquelle ils avaient été nonunés. Us administraient les sacrements du baptême et de la Cène , prêchaient la parole de Dieu et lisaient les prières communes ainsi que les Ecritures saintes. Ce dernier office était rempli par de simples lecteurs dans les lieux où il n'y avait pas de pasteurs consti* tués. Des diacres étaient élus pour recevoir les re- venus et distribuer les aumônes de l'Église.
Le royaume fut divisé en dix diocèses, à la tête desquels durent être placés dix ministres investis du titre de surintendants ' . Obligés de parcourir leur district religieux, ils devaient y prêcher trois fois la semaine, y pourvoir à l'établissement complet de
' Leur résidence était à Orkney, Ross, Argyle, Aberdeen, Brechîn, Saint-Andrews , Ëdinbui^h, Jedburgh, Glasg^ow et DuiTifries. — Knox, t. II, p. 203, 204.
CHAPITRE II. 95
toutes les églises, y veiller à ce que les ministres ordinaires eussent une vie réglée, et jouissent d*un bien-éti*e suffisant, le peuple prit des mœurs chré- tiennes, les pauvi*es trouvassent des secours, la jeu- nesse reçût de Tinstruction '. Ce fut d'après le livre de discipline que se formèrent ces écoles de paroisse auxquelles TÉcosse a dû plus tard les lumières qui . se sont répandues dans les classes inférieures de la population et la prospérité qui s'est accrue dans le pays, u Afin de pourvoir, y était-il dit, à l'éducation vertueuse et pieuse de la jeunesse, chaque paroisse aura son maître d'école capable au moins d'ensei* gner la grammaire et la langue latine dans les villes
d'une certaine importance Quant aux paroisses
de la campagne où le peuple se réunit une seule fois par semaine pour assister au service divin, le lecteur ou le ministre enseignera à là jeunesse les rudiments de la doctrine chrétienne spécialement d'après le catéchisme de Genève *. »
Le livre de discipline qui affectait les biens du dergé catholique au service du culte réformé, à l'instruction du peuple et au soulagement des pau- vres, et qui exposait les seigneurs laïques aux cen- sures sévères des pasteurs ecclésiastiques, ne con- venait pas à la noblesse, qu'il aurait dépouillée et
* Voir, pour toute cette organisation, Knox , t. Il, p. 1B5 à 268. et Tytler, t. VI, p. 218, 219. ' SpoUiswood, p. 154 k 160.
96 MAIUE STUAllT.
assujettie. Aussi n'obtint-il pas le même assentiment que la confession de foi. Plusieurs barons refusèrent d'y souscrire; d'autres l'éludèrent après y avoir ad- héré *. Ils voulaient garder les biens qu'ils avaient pris et ne se souciaient pas, comme ils le disaient, « de conduire uniquement la brouette pour bâtir la maison du Seigneur*. » Mais à part cette dissidence, l'ancienne noblesse et la nouvelle église agirent d'ac- cord contre le clergé romain qu'elles détiniisirent, l'influence française qu'elles annulèrent et le pouvoir royal qu'elles affaiblirent. Le traité d'Edimbourg et les actes du parlement d'août 1560 firent de l'Ecosse une sorte de république protestante, conduite par des seigneurs et des ministres, et placée spus le pro- tectorat de l'Angleterre. Les lords de la congrégation n'hésitaient pas à dire : « que la reine Elisabeth ayant pourvu à la sécurité et à la liberté de l'Ecosse, le royaume lui était plus obligé qu'à son propre souverain *. »
IjC parlement, en l'absence de la reine, désigna pour administrer la justice et gouverner le royaume
* Knox, History, etc., t. lï, p. 128, 129.
^ « We mon now forget oiir selffis, and beir the barrow to buyld the bouses of God. » Knox, History, etc., t. II, p. 89.
• « That in providing for tbe security and bberty of Scot- land, tbe realm was more bounded to Her Majesty than to tbeir own sovereign. » Lettre ms. du 17 juillet 1560, au St. Pap. Off., et dans Tytlcr, t. VF, p. 201.
CHAPITRE II. 97
les vingt- quatre membres les plus importants du parti victorieux ^ Sir James Sandilands de Calder, prieur des chevaliers de Saint- Jean-de-Jérusalem, fut envoyé en France, afin d'y communiquer à Marie Stuart et à François II les mesures qui ve- naient d'être prises et leur en demander la ratifica- tion^; mais Marie Stuart et François II, comme souverains et comme catholiques, ne pouvaient pas sanctionner la révolution qui changeait les condi- tions de la monarchie et les croyances du pays. L'u- surpation de l'autorité suprême par la noblesse d'E- cosse, la conclusion d'une alliance avec une puissance étrangère, la déposition de la régente, la convoca- tion d'un parlement sans le concours et l'assentiment de la royauté, le changement de culte opéré par délibération publique, la formation d'un conseil de régence par une assemblée, les irritèrent au der- nier point. Ils se sentaient déchus, sans être détrônés. Le cardinal de Lorraine se plaignit amèrement à l'ambassadeur d'Angleterre Throckmorton de l'ap- pui que la reine Elisabeth avait donné à de pareils actes de rébellion*. «Les Écossais, lui dit-il, ne
*Tyller,t. VI, p. 221.
*Knox, t. n, p. 125, 126.
* Ils avaient déjà adressé le 20 avril 1560 une Protestation à la reine d Angleterre et à son conseil, au sujet des hostilités commises en Ecosse par les Anglais. La reine Elisabeth y avait fait : Responsum ad protestationem qnam orator régis
TOM. I. 7
98 MARIE STUART.
remplissent aucune de leurs obligations de sujets. Ije roi et la reine d'Ecosse ont vis-à-vis d'eux le titre de souverains; la reine votre maîtresse en a la réa- lité, puisqu'elle possède leur obéissance ^« Lorsque Throckmorton vint demander à Marie Stuart de ratifier le traité d'Edimbourg, elle le refusa péremp- toirement , et lui dit avec vivacité : « Mes sujets en Ecosse ne font nullement leur devoir. Je suis leur reine; ils m'appellent de ce nom, mais ils ne se con- duisent pas comme des sujets. Je leur apprendrai leur devoir*. » Throckmorton lui ayant objecté que . si elle n'acceptait pas le traité d'Edimbourg, elle rendrait ses intentions et celles du roi son mari sus- pectes à la reine Elisabeth, et paraîtrait conserver ses prétentions sur l'Angleterre dont elle n'avait pas cessé de porter les armes, elle le congédia avec une réponse fort peu satisfaisante*.
Malgré tout son mécontentement, Marie Stuart se trouvait hors d'état de réduire par la force ses sujets à leur ancienne obéissance. Les troupes fran- çaises avaient évacué Leith, et le roi François II
Gallorum nomine sut principis, etc. Ces deux pièces sont pu- bliées da us l'ouvrage récent de M. Teulet , Pièces et docu^ ments relatifs à [histoire d Ecosse, t. I, p. 429 à 436, et 436 à 459.
* Throckmorton à Elisabeth, 17 novembre 1560, au Stat. Pap. Off., et dans Tyller, t. VI, p. 224, 225. 2 r/M, p. 226. — 3 ibifi., p. 226, 227.
CHAPITRE II. n
était trop occupé à soumettre les hu{juenots et à dompter la résistance naissante des Bourbons et de leur parti pour rien entreprendre de hardi en Ecosse. Ses oncles , le duc de Guise et le cardinal de Loiv raine, qui gouvernaient en son nom, pensèrent qu'il fallait gagner du temps, laisser les confédéiMîs se diviser entre eux, et en attendant détruire toute opposition en France. Ils y travaillèrent avec autant de hardiesse que de vigueur. Après avoir déjoué la conjuration d'Amboise, fait pendra ses chefs subal«« ternes et ostensibles, ils arrêtèrent le prince de Goûdé, qu'ils poursuivirent comme en étant le chef mystérieux et principal; ils intimidèrent le i«oi <le Navarre, annulèrent le vieux connétable Anne de Montmorency et ses fils, et menacèrent les trois frères Cbatillon. Mais leur politique de compression violente en France et d'adroite temporisation en Ecosse fut déconcertée par la mort de François II, survenue le 5 décembre 1560. Marie Stuart resta veuve; les princes lorrains ses oncles perdirent l'au- torité, et, pai* la séparation des deux couronnes d'Ecosse et de France, cessa la confusion des int<»- rêts entre les deux pays. Avec Charles IX commença une autre politique sous la direction cauteleuse de Catherine de Médicîs, qui redoutait les Guises, n'ai- mait pas Marie Stuart, et qui, ne voulant rien for- cer, s'appliqua : dans le royaume à amener une transaction entre les partis et leurs chefs ; hors du
7.
400 MARIE STUART.
«
royaume à vivre de bon accord avec tout le monde.
Ainsi , le mariage que venait de rompre la mort n'avait eu pour Marie Stuart que de tristes effets sans aucun avantage. Il avait affaibli en Ecosse la royauté par l'éloignement du pouvoir royal. Il avait uni la noblesse et fait prévaloir son gouvernement désordonné. Il avait amené le triomphe de la réfor- mation protestante et ajouté aux périls qui prove- naient de la turbulence féodale ceux qui devaient sortir d'une démocratie religieuse disposée à dés- obéir au prince , sous prétexte d'obéir à Dieu. Il avait rendu odieuse l'alliance française auparavant recherchée, et rétabli l'influence anglaise aupara- vant repousséé. Au moment où Marie Stuart rede- venait simple reine d'Ecosse, elle trouvait sa noblesse accoutumée à la rébellion et disposant de l'auto- rité, son royaume uni malgré elle avec un État voisin et jusqu'aloi^ ennemi , son peuple professant une autre religion que la sienne. Habitudes, pou- voir, politique, croyance, tout était menaçant pour elle.
Veuve à l'âge de dix-huit ans, et devenue Fran- çaise depuis douze , Marie Stuart sentit tout ce que la mort lui enlevait en la privant de son mari et en la faisant descendre du trône de France. Elle resta plongée dans une profonde désolation *. Pendant
* Elle fit elle-même sur sa porte et' son deuil une chanson dont voici quelques couplets:
CHAPITRE II.
m
plusieurs semaines elle s enferma dans sa chambre, où elle ne reçut personne hors la reine-mère, le roi, ses frères, le roi de Navarre, le connétable de Mont- morency et les princes de Lorraine ses oncles ^ Dès
Fat-il un tel maUieur De dure deiiinée, Ny si triste douleur De dame fortunée , Qui miMi cœur et mon œil Voit en bierre et cercueil.
Qui en mon doux printemps Et flear de ma jeunesse , Tontes les peines sens D'une extrême tristesse , Et en rien n'ay plaisir Qu'en regret et désir.
Si en quelque séjour, Soit en bois on en prée , Soit sur Taube du jour Ou soit sur la vesprée , Sans eesse mon cœur sent Le regret d*un absent.
Si parfois vert les cieux Viens à dresser ma vette , Le doux traict de ses yeui Je Tois en une uQe ; Soudain je vois en l'eau Comme dans un tombeau.
Ponr mon mal estranger Je ne m*arreste en place ; M^is j'ay eu beau changer Si ma douleur j VfFace , Car mon pis et mon mieux Sont les plus déseru lieux.
Si je suis en repos , Sommeillant sur ma couche , J*oy qu'il me tient propos, Je le sens qu*il me touche : En labeur, en recoy, Tousjours est prett de raoy.
(Brantôme, Discour» troitième 9ur Marie Stuart, t. V, p. SS» S9.)
^ « Immédiat] y upon her husband's death, she changed her lodgfin^, withdrew berself from ail compaay, became so so- Htary and exempt of ail worldliaess, tbat she dotb not to this day see daylight and tbus wîll continue out forty days. For the space of fifteen days after tbe deatb of ber said busband, she adraitted no man to come unto ber chamber, but the king^, bis brethren, the kin^ of Navarre, tbe constable, and her uncles. » Lettre de Throckmorton au conseil d'Angle- terre, datée de Paris le 31 déc: 1560, au State Pap. Off., et dans Tytler, t. VI, p. 233 à 236.
402 MARIE STUART.
qu'elle put admettre les ambassadeurs étrangers 5 elle eut des offres de mariage, qu'elle n'écouta point dans le moment et dont nous exposerons plus tard les phases curieuses. Le roi Philippe II, n'ayant pas pu épouser lui-même Elisabeth , songea à faire épouser Marie Stuart par son fils don Carlos, afin de placer TEspagne dans la position où la France s'était trouvée vis-à-vis de l'Ecosse ^ Les rois de. Suède ^ et de Danemark ^ prétendirent également à sa main.
Elisabeth envoya complimenter la veuve de Fran- çois II par le comte de Bedford. Cet ambassadeur extraordinaire arriva à Paris le 3 février, et, après s'être acquitté de la mission d'apparat que lui avait confiée sa maîtresse, il demanda encore de sa part à
* La proposition en vint du cardinal de Lorraine lui- même, qui s'en ouvrit en ces termes à l'ambassadeur du roi d'Espagne à Paris : a El mismo cardinal quexandose de la desg^racia de su sobrina, y del poco remedio que tiene de hallar partido ig^ual, me dixo claramente, que noie avia sino era casandose con su alteza, Yo no quise responderle sino que siendo ella tan hermosa y gentil princesa, no podia dexar.de hallar marido conviniente a su grandeza. Por otra parte la reyna madré entiende este designo y tiene celos por lo que ha siempre desseado casar a madama Margarita cou el principe nuestro senor. » Chantonnay à Philippe II, 28 déc. 1560; Pap. de Simancas, série B, liasse 12, n"" 116. , 2 Éric XIV, fils de Gustave Wasa, né en 1533, ayant suc- cédé à. son père en ] 560 « et détrôné en 1568.
3 Frédéric II, né en 1534, et monté sur le tr^ne en 1558,
CHAPITRE il. 103
la reine d'Ecosse de ratifier le traité d'Kdiiubourg ', Marie exprima le désir de vivre avec Elisabeth dans les meilleures relations du voisinage et de la pa* rente, u Nous sommes toutes les deux dans la même lie, dit-elle à Bedford, nous parlons la même lan- gue, nous sommes les plus proches parentes , et toutes deux nous sommes reines ^. » Mais, après lui avoir donné ces raisons d'entretenir entre elles une étroite amitié, elle refusa de sanctionner le traité d'Edimbourg en l'absence de son oncle le cardinal de Lorraine , alors éloigné de la cour, et surtout avant d'avoir consulté sa noblesse et son parlement. Elle demanda gracieusement le portrait d'Elisabeth, et souhaita d'avoir avec elle une entrevue qui con- duirait à une entente plus prompte et plus sûre que toutes les négociations détournées. C'est ainsi quelle éluda la ratification du traité auquel elle était dé- cidée à ne pas se soumettre *.
Toutes ses vues se. tournèrent en ce moment vers l'Ecosse, où la mort de François II avait été apprise avec une satisfaction non dissimulée. Cette mort, en faisant cesser les craintes qu'inspirait la France , divisa naturellement les partis. L'intérêt national de
* Ms. Instructions du 20 janv. J561, au State Pap. Off., et dans Tytler, t. VI, p. 245.
* Ms. Lettre du comte de Bedford et de sir Nicolas Throck- mortoQ au conseil privé, du 26 février 1561, au State Pap. Off., et dans Tytler, t. VI, p. 246, 247.
* Même dépêche, et dans Tytler, t. VI, p. 247, 248.
404 MARIE STUART.
l'indépendance n'existant plus , les intérêts particu- liers reparurent. Le parti catholique se ranima et s'enbardit. Il tint une assemblée secrète, à laquelle assistèrent Farcbevêque de Saint-André, les évêques d'Aberdeen , de Murray , de Ross , les comtes de Huntly, d'Athol, de Crawford, de Sutberland, de Caithness, et plusieurs autres baisons. Ils chargèrent John Lesly, alors officiai d'Aberdeen et plus tard évéque de Ross, d'aller assurer leur jeune souve- raine de leur entier dévouement*. Lesly trouva le 14 avril 1561 Marie Stuart à Vitry en Champagne. De Reims, où elle avait passé ime partie de l'hiver auprès de sa tante abbesse du couvent de Saint- Pierre-les-Dames , elle se rendait en Lorraine. Lesly lui proposa , de la part des catholiques , d'aller im- médiatement en Ecosse, de faire arrêter en France son frère James que lui dépêchait le parlement in- surrectionnel jusqu'à ce qu'elle fût de retour dans son royaume, de débarquer à Aberdeen, où elle ti'ouverait une armée de vingt mille hommes levée par ses amis dans le nord de l'Ecosse *. Marie eut la sagesse de ne pas suivre cet avis. Se rappelant que les chefs de ce parti avaient été récenunent ou . faibles ou séditieux, elle ne crut pas que leur dé-
* Keitb, p. 159. — Tytler, t. VI, p. 211.
* De rébus gestis Scotorum, authore Joanne Leslaeo epî- scopo Rossetisi. Londin., 1725, 1. 1, p. 226 et seqq. — Keith, p. 160.
CHAPITRE 11. 105
vouement fût très-zélé, leur offre très -sûre et leur fidélité durable. D'ailleurs elle ne voulut pas se montrer exclusive, de peur de s'affaiblir encore da- vantage. Elle rechercha Tappui de tout le monde. Elle avait déjà chai-gé Preston de Craigniillar , Ogilvy de Findlater, Lumsden de Blanern, et liCsly d'Auchtermuchty, qu'elle avait envoyés comme ses commissaires en Ecosse, et qui y arrivèrent le 20 fé- vrier 1561, d'y porter les témoignages de son affec- tion, la promesse de ses vues conciliantes et l'an- nonce de son prochain retour*. Afin de rétablir l'action régulière de l'autorité, elle avait adressé une commission royale au duc de Châtellerault , aux comtes d'Argyle, d'Athol *, de Huntly,deBotliwell, à l'archevêque de Saint- André et.au lord James, pour convoquer un parlement légal *.
Le parlement réuni envoya le lord James auprès de sa sœur. Mieux qu'un autre, lord James sem- blait propre à modérer les mécontentements de Marie Stuart et à la ramener proniptement dans le royaume. Il passa par l'Angleterre. Elisabeth et ses
^ Ces instructions, extraites des archives des affaires étran- gères, sont publiées dans le recueil du prince Labanoff, t. I,p. 85 à 88.
^ John Stewart, descendant de Alexandre High Stewart d'Ecosse, ancêtre commun des Stuarts, quatrième comte d'Athol, avait succédé au comté en 1542.
* Lettre de Randolpli à Gecil du 26 février 1561, au Statt' Pap, Off., et dans Tytler, t. VI, p. 242.
106 MARIE STUART.
ministres, avec lesquels il avait d'étroites liaisons, ne furent pas sans a'ainte sur les offres que la cour de France ne manquerait pas de lui faire pour se rat- tacher. C'était le personnage le plus important de rÉcosse par le sang dont il était sorti , la position qu'il avait su prendre dans ce royaume, l'ascen- dant qu'il exerçait sur tout le parti réformé dont il était le chef séculier, et la confiance qu'il avait in- spirée à la plus grande partie de la noblesse. Jeiuie encore, il s'était distingué à la guerre comme soldat^ dans les troubles comme politique. Il avait le cou- rage le plus ferme et l'habileté la plus frpide. D'un esprit judicieux , d'un caractère énergique , d'une conduite soutenue, ayant moins de mobilité et de finesse que ses astucieux et inconstants compatriotes, ouvert, brusque sans être incapable de dissimula- tion et de fausseté, il marchait vers son but avec ce bon sens résolu qui y conduit presque toujours vite et sûrement.
Le prieur de Saint-André rencontm la reine sa sœur à Saint-Dizier, le lendemain du jour où elle avait vu l'official d'Aberdeen John Lesly ^ Il essaya de la rendre favorable au parti de la congrégation et à l'alliance de l'Angleterre. Mais Marie Stuart ne se laissa point persuader aux raisons qu'il lui don- nait dans l'intérêt même de son pouvoir et de son repos. S'ouvrant à lui sur ses intentions, elle lui
* Keith,p. 160.
CHAPITRE II. 107
déclara qu'elle ne ratifierait point le traité d*Ëdim* bourg, et qu elle chercherait à dinoudre Tunion de VÀDgleterre et de FÉcosse, qui ne lui était pas agréable ; elle s efforça même d'attirer à sa religion et à ses desseins lord James » à qui furent offerts le chapeau de cardinal et de riches bénéfices en France. Mais lord James refusa tous ces avantages sans hé- sitation , et parut acquérir encore plus la confiance de sa sœur par cette marque de droiture et de dés- intéressement. Marie promit de lui expédier les pou- voirs nécessaires pour gouverner le royaume tant que durerait encore son absence. Elle souhaita seu- lement qu'il ne passât point par l'Angleterre en re- tournant en Ecosse \
Lord James n'en fit rien. Il restait si fermement attaché à l'alliance d'Elisabeth , dans laquelle il voyait la principale force de son parti , qu'il com- muniqua à l'ambassadeur anglais Throckmorton ce qui s'était passé entre sa sœur et lui. Throckmor- ton, sentant combien il importait à sa souveraine de conserver l'influence qu'elle avait acquise en Ecosse, l'engagea à s'assurer des hommes les plus habiles et les plus puissants du pays par la distribution annuelle de 20,000 livres sterling. « L'on doit, lui écrivit -il, avoir particulièrement égard au comte
* Lettres de Throckmorton à Elisabeth , du 29 avril et du !•' mai 1661, au State Paper OfBce, et dans Tytler, t, VI, p. 255-257.
108. MARIE STUART.
d*Arran comme à la seconde personne du royaume, et à lord James dont le crédit et l'honnêteté , selon moi , peuvent être comparés à ceux, de toute per- sonne quelconque dans ce royaume Lord James
est un très-honorable, sincère et pieux gentleman et très-affectionné à Votre Majesté. Vos bons procédés ne sauraient être mieux employés qu'à son égard '. » IjdL parcimonieuse Elisabeth croyait trop le tenir par le double lien de la foi religieuse et de l'intérêt po- litique, pour y ajouter encore celui de l'argent. Elle l'accueillit fort bien lorsqu'il arriva à Londres, mais elle ne lui accorda que la faveur peu coûteuse de ses bonnes grâces.
Marie Stuart n'ayant pu ébranler ni la fidélité de lord James au parti réformé , ni son attachement à l'Angleterre, ne lui adressa point les pouvoirs qu'elle lui avait promis. Gilles de Noailles avait été dépêché pour inviter le parlement d'Écosçe à rom- pre l'alliance naguère conclue avec Elisabeth et à renouveler celle qui avait été si longtemps entrete- nue avec la France. Mais Noailles échoua dans sa mission. Le parlement se montra aussi inébranlable que l'avait été le prieur de Saint-André. Il répondit au délégué de Marie Stuart que l'assistance accor- dée à l'Ecosse pai' la reine Elisabeth avait délivré le royaume de la tyrannie papale et du joug des Fran-
* Lettre de Throckmorton à Elisabeth, du 29 avril 1561 , au State Pap. Off., et dans Tytler, t. VI, p. 259.
CHAPITRE n. 409
çais, et le renvoya sans qu'il eût rien obtenu \ Marie Stuart, après avoir passé quelque temps à Reims et en Lorraine *, se disposa à rentrer en Ecosse , em- portant de France un douaire de soixante mille li* vres de revenu '. Le goût l'y conduisit moins que la nécessité. « Je l'ai veue souvent, dit Brantôme» appréhender conune la mort ce voyage, et désiroit cent fois plus de demeurer en France simple douai- rière que d'aller régner là en son pays sauvage *. » Elle fit demander à Elisabeth un sauf-conduit pour traverser son royaume , et d'Oysel , qui devait la précéder en Ecosse, fut chargé de cette demande *• Mais Elisabeth n'accorda point à d'Oysel le passage dans ses États, et refusa le sauf^^onduit pour Marie Stuart®. « Sa Majesté, écrivait Cecil, a déclaré à M. d'Oysel qu'elle ne veut pas dissimuler avec la reine d'Ecosse et qu'elle différerait l'envoi du sauf-
* Keith, p. 161. — Tytler, t. VI, p. 263.
^ De rébus gestis Scotorum, authore Jeanne Leslaso. T. I, p. 226 et seqq.
' a Avons, suyvant les conventions matrimoniales d'icelle nostredicte sœur, résolu luy assig^ncr sondict douaire, mon- tant à ladicte somme de soixante mil livres tournois de re* venu pour chacun an, sur ledict duché de Touraine, conté de Poictou , terres et sei^fneuries en dépendans. » Ordon- nance de Charles IX du 20 décembre 1560, dans Teulet, 1. 1, p. 734.
* Brantôme, t. V, p. 90.
* Keith, p, 169.
* Keith, p. 171. — Tytler, t. VI, p. 269.
^^0 MARIE STUART.
conduit jusqu'à la ratification du traité d'Edim- bourg, mais qu'alors elle aurait non-seulement un libre passage mais toutes sortes d'assistance et le plus gracieux accueil^ «
Marie Stuai't fut profondément blessée de ce refus. Elle le témoigna à l'ambassadeur d'Angleterre Throckmorton, par des paroles pleines de dignité et d'amertume : u Monsieur, lui dit-elle,rien ne m'afflige plus que de m'étre oubliée jusqu'à solliciter de la reine votre maîtresse une faveur dont je n'avais pas besoin *.» Rappelant alors les griefs qu'elle avait contre Elisabeth , elle ajouta noblement, et avec une vivacité un peu menaçante : u Faites savoir à votre maîtresse qu'il passera pour étrange parmi les princes et États de la chrétienté qu'elle ait travaillé la pre- mière à animer mes sujets contre moi , et , mainte- nant que je suis veuve, qu'elle prétende m'empêcher de retoui*ner en Ecosse. Je ne veux que son amitié , je ne jette point le trouble dans ses États, je n'entre- tiens pas de menées avec ses sujets, et cependant je sais qu'il en est dans son royaume qui sont disposés à recevoir les offres qui leur seraient faites. Tous ne sont pas du même sentiment qu'elle en matière de religion et en autres choses. La reine votre maîtresse
* Lettre de Cecil au comte de Sussex, du 25 juillet 1561, dans Tytler, t. VI, p. 268, 269.
* Lettre de Throckmorton à Elisabeth, du 26 juillet 1561, imprimée dans Keith, p. 172.
CHAPITRE H. 414
dit que je suis jeune et que je manque d'expérience ; j*ai assez d'âge et d'expérience pour me conduire amicalement et loyalement envers mes parents et alliés. Je l'espère , ma prudence ne me fera jamais défaut à ce point que la passion puisse m'entraîner à me servir d'un autre lan{];age que celui qui est dû à une reine et à ma plus proche parente '. »
Lorsque, le lendemain, 21 juillet, elle revit en- core une fois Throckmorton avant de partir, elle lui adressa ces belles paroles , empreintes de pressenti- ments sinistres, qui ne devaient se réaliser que plus tard : « J'espère que le vent me sera favorable et que je n'aurai pas besoin d'aborder sur la côte d'An- gleterre; si j'y aborde, monsieur l'ambassadeur, votre reine me tiendra enti'e ses mains et pourra foire de moi ce qu'elle voudra. Si elle est si cruelle que de vouloir ma mort, qu'elle fasse selon son plaisir, qu elle me sacrifie. Peut-être ce destin vau- dra-t-il mieux pour moi que la vie. Que la volonté de Dieu s'accomplisse ". »
Après avoir passé quelques jours à Saint-Germain avec la femille royale , elle lui fit ses adieux et fut accompagnée jusqu'à Calais par le duc de Guise, les cardinaux de Lorraine et de Guise, et une partie de la cour. Elle s'embarqua, le 14 août, avec ses trois oncles, le duc d'Aumale, le grand prieur, le duc
* Lettre de Tlirockmorlon à Elisabeth, du 26 juillet 1661, imprimée dans Keitli, p. 173, — ' Ilnd,, p. 176.
442 MARIE STUART.
d'Elbeuf , M. de Damville , fils du connétable Anne de Montmorency , et beaucoup de noblesse * . Bran- tôme 9 qui était au nombre des gentilshommes qui la suivirent jusqu'en Ecosse, a laissé de son départ un récit touchant dont j'emprunterai quelques traits : »( .... La galère, dit-il, estant sortie du port et s'es- tant eslevé un petit vent frais, on commença à faire voile... Elle, les deux bras sur la pouppe de la galère du costé du timon , se mist à fondre à grosses lar- mes, jettant toujours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant toujours ces tristes paroles : Adieu, France... jusqu'à ce qu'il commença à faire nuict.... Elle voulut se coucher sans avoir mangé et ne voulut descendre dans la chambre de pouppe, et lui dressa-t-on là son lit. Elle ' commanda au timonier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoit et decouvroit encore le terrain de la France, qu'il l'éveillast et ne craignist de l'appeler : à quoy la fortune la favorisa, car, le vent s'estant cessé et ayant eu recours aux rames, on ne fit guères de chemin cette nuict ; si bien que, le jour paroissant, parut encore le terrain de France , et n'ayant failly le timonier au commandement qu'elle luy avoit faict, elle se leva sur son lict et se mit à contempler la France encore et tant qu'elle put... adonc redoubla
* a De cent ou six vingts g^entilshonimes que nous estions en ce voyage, » dit Brantôme, t. II, p. 368, Discoure sur Henri IL
CHAPITRE IL 143
encore ces mots: Adieu, France! adieu, France! je pense ne vous voir jamais plus '• »
Les regrets qu'elle éprouvait, elle les laissait aussi vifs, et Ronsard les exprimait ainsi avec une gra- cieuse tristesse :
Le jour que votre voile aux vents se recourba , Et de DOS yeux pleurans les vostres déroba^ Ce jour-là même voile emporta loin de France Les Muses qui souloient y faire demourance '.
Bien qu'elle craignit d'être surprise par les croi- sières qu'Elisabeth avait mises en mer, elle parvint sans accident dans le golfe du Forth, après une tra-
* Brantôme, t. Y, p. 92, 93^ 94.
^ Les vers qui suivent ne sont pas moins dignes d'être
cités :
Quand cet yvoire blanc qui enfle vostre tein ,
Qnand votire longue , gresle et délicate maie,
Qaand vostre belle taille et vostre bean corsage
Qui resseaible au portrait d'une céleste image ,
Quand vos sages propos, quand vostre douce toîk i
Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois ,
Las , ne sont plus ici , quand tant de beautés rares ,
Dont les grâces des cienx ne voas furent avares ,
Abandonnant la France, ont, d'un autre cosié ,
L'agréalile sujet de nos vers emporté ,
Comment poùrroicnt chanter les bouches des poètes ,
Quand par vostre départ les Muses sont muettes.
Tout ce qui est de beau ne se garde longtemps ,
Les roses et les lys ne régnent qu'un printemps.
Ainsi vostre beauté seulement apparue
Quinze ans en notre France, est soudain disparue.
Comme on voit d'un éclair s'évanouir le trait ,
Et d'elle n'a laissé sinon que le regret.
Sinon le déplaisir qui me remet sans cesse
Au cœur le souvenir d'une telle princesse.
(RoMSABD, t. VUI, p, 6 et 7.)
TOM. I. ^
\H MARIE STUART.
versée de cinq jours. Un grand brouillard s*étant élevé la veille de son arrivée avait empêché d'aper- cevoir la petite flotte qui la ramenait dans son royaume, et qui avait jeté l'ancre à quelque dis- tance de la côte. Ce brouillard étant tombé le 19 août au matin, Marie Stuart entra dans le port de Leith sans y être attendue \ Dès qu'on sut qu'elle était débarquée, on accourut de toutes parts à sa ren- contre , et la noblesse vint la prendre pour la con- duire à Edimbourg dans le palais de ses pères. Cet empressement cordial la toucha sans la réjouir. Elle ne put s'empêcher de comparer avec tristesse la pauvreté du pays sauvage où elle revenait, après treize ans d'absence , aux splendeurs de la cour où s'étaient écoulés les jours heureux de son enfance et de sa jeunesse. On avait préparé un cheval pour elle, et l'on n'avait pour les dames et les seigneurs de sa suite que de petites haquenées de montagnes, « telles quelles, dit Brantôme, et harnachées de mesme. » En les voyant, «< la reyne, ajoute-t-il, se mist à pleurer, et dire que ce n'estoit pas les pompes, les apprêts, les magnificences, ni les superbes mon- tures de France ^. » Elle se rendit en cet humble
* Brantôme, t. V, p. 94, 95. — Ce brouillard fut regardé par les protestants zélés comme un mauvais signe. Knox dit que la face du ciel et la corruption de l'air montraient « what comfort was brought unto tbis cuntrey with ber, to wit, sorow, dolour, darkness, and ail impietie. » ffistory of the refomation, t. II, p. 268, 269. — » Brantôme, t. V, p. 95.
CHAPITRE II. 445
équipage au palais d'Holyrood. Le soir, les bourgeois d*Edimbourg vinrent faire entendre sous ses fenêtres le bruit de leurs violons à trois cordes et cbanter des psaumes pour célébrer son retour et en montrer leur allégresse ^ Les sons de cette musique discor- dante, les cantiques de ce culte sombre, qui n'était pas le sien, ajoutèrent aux mélancoliques impressions qu éprouva Marie Stuart en rentrant dans un pays où elle se sentait étrangère, dont elle n'avait pas pris les mœurs et ne partageait plus les croyances.
' t Et qui pis est, le soir, ainsi qu'elle se vouloit coucher, estant logée en bas, en Tabbaye de Plslebourg^, qui est certes un beau bastiment, et ne tient rien du pays, vindrent sous sa fenêtre cinq ou six cents marauts de la ville lui donner Taubade de méchants violons et petits rehecz *, dont il n^ en a faute en ce pays-là, et se mirent à chanter des pseaumes, tant mal chantez et si mal accordez que rien plus! » Bran- tôme, t. V, p. 95, 96. — Knox, t. I, p, 269, 270.
* Violon grosiier à trois cordes. —Mémoires de la Société des anlwfeaîres de France, nonireUe série, t. VU, p. 105, dans k DisserUttion de M. Boitée de Tonlmon, jur les tnstrummtts de tnuiùjfue employés au meyen âge.
CHAPITRE III.
Crouvernement de Marie Stuart après son retour en Ecosse. — Difficulté qu'elle trouve à pratiquer son culte en particulier. — Lettre de Knox à Calvin contre le rétablissement de la messe dans le palais de la reine. — Concessions faites par Marie Stuart au parti protestant. — Composition mixte du conseil privé , dont sept membres appartiennent à la nouvelle croyance , cinq à l'an- cienne. — Administration du royaume confiée au lord James et au laird de Lethington , l'un principal ministre, l'autre secrétaire d'État de la reine. — Disgrâce des Hamilton. — Mécontente- ment, rébellion, ruine du comte de Huntly et des Gordon. — Expédition conduite contre eux par la reine elle-même dans les districts du nord. — Puissance croissante de lord James , investi du comté de Murray après avoir été créé , peu de temps aupa- ravant , comte de Mar. — Passion de Chastellard pour la reine ; ses témérités ; sa mort. — Négociations pour le second mariage de la reine. — Prétentions successives de don Carlos fils de Phi- lippe Il , de l'archiduc Charles fils de l'empereur Ferdinand , du comte de Leicester, et de lord Damley fils du comte de Lennox.
. -^ Préférences de Marie Stuart d'abord pour don Carlos, en- suite pour Damley. — Politique astucieuse et mécontentement d'Elisabeth. — Rupture de la reine avec Murray. — Rentrée en grâce du comte de Bothwell. — Conspiration de Murray et d'Argyle contre Marie Stuart et contre Darnley ; elle est déjouée. — Mariage de la reine avec Damley.
Marie Stuart trouvait en Ecosse des difficultés de plus d'un genre et toutes très-graves. Comment trai- terait-elle avec le protestantisme triomphant? Com- ment maintiendrait-elle unie et rendrait-elle obéis-
CHAPITRE lil. n7
santé la noblesse accoutumée aux divisions et à la révolte? Comment vivrait-elle avec la reine Elisa- beth sa puissante voisine et au fond son ennemie? Enfin comment se remarierait-elle sans exposer sa couronne si elle épousait un prince étranger, et sans troubler son royaume si elle épousait un de ses propres sujets? Pour se tirer de toutes ces difficultés, elle aurait eu besoin d*une prudence au-dessus de son âge et contraire à sa nature. Elle avait de la finesse et peu de circonspection, était douée de beaucoup d'esprit , et n'était pas capable d'une ha- bileté suivie. Familière et soudaine, gracieuse et passionnée, se confiant outre mesure aux personnes qui lui plaisaient, s'ahandonnant avec fougue aux pensées qui la dominaient, elle avait tous les char- mes d'une femme sans posséder suffisamment les fortes qualités nécessaires à une reine.
Avertie cependant des dangers qui l'attendaient , elle se conduisit d'abord d'une manière adroite, sous la direction prudente de lord James et de Lething- ton. Elle nomma membres de son conseil privé ', le duc de Châtellerault, les comtes de Huntly, d'Ar- gyle, de Bothwell, d'ErroP, Marshall, d'Athol, de Morton, de Montrose*, de Glencaim, le lord James et le lord John Erskine, qui en firent partie avec le
*■ L'acte, daté du 6 septembre 1561, est dans Keith, p. 187.
* George, sîxièrae comte d'Errol.
* William , deuxième comte de Montrose.
44g MARIE STUART.
trésorier de la couronne, le secrétaire d'Etat, le clerc du registre et le justice -clerk ^ Tout en conser- vant la dignité de chancelier au comte de Huntly, elle fit de lord James son principal ministre * et de Lethington son secrétaire d'État. Ces deux chefs pro- testants devinrent les conseillers intimes d'une reine catholique. Paraissant résignée à subir pour son royaume la révolution religieuse accomplie pendant son absence, elle ne demandait que la tolérance pour elle-même. — "Je suis décidée, avait -elle dit à Throckmorton , quelque temps avant de partir de France, à ne contraindre aucun de mes sujets; mais je dois désirer que tous soient dans le même senti- ment à mon égard, et j'ai la confiance qu ils ne se- ront pas soutenus pour me contraindre'. »
Cette simple tolérance ne fut pas aisée à obtenir des sectaires ardents qui regardaient le rétablisse-
* Le trésorier était Robert Richardson, commendataire de Sainte-Marie-Isle , nommé à cet office en 1Ô58; le secrétaire d'État, Lethington; le c/er/c-rejfwter, James MakgîU, fils aîné de sir J. Makg^ill, prévôt d'Edimbourg, investi de cette charge depuis 1554;; lejtisHce'clerk, chef juge en matière criminelle, sir John Bellenden , ayant succédé à son père Thomas en 1547. Tous les quatre étaient protestants.
2Keith,p. 188, 189.
^ « I mean, said she, to constraihe none of my subjects, but would wish that they were ail as I am , and I trust they should hâve no support to constraine me. » Nie. Throck- morton à la reine Elisabeth, Paris, 23 juin 1561, dans Keith, p. 167.
CHAPITRE 111. 419
ment de la messe comme le retour de ridolàtrie. u .raimerais mieux, disait Knox, voir débarquer dix mille ennemis en Ecosse que d'y voir célébrer une seule messe \ » Aussi ^ lorsque, le dimanche qui sui* vit larrivée de Marie Stuart, la messe fut dite dans sa chapelle privée, le parti protestant s*émut et se souleva presque. Les ministres menaçaient. Le peu- ple murmurait. On disait de toutes parts : — Ne iouffrons pets que t idole soit rétablie dans ce royaume '. Le fanatique maître^ de Lindsay, revêtu de sa cui- rasse , suivi d'une troupe aussi emportée que lui^ entra dans la cour du palais d'Holyrood , en criant qu il fallait mettre les prêtres à mort^. Lord James, qui avait prévu ce tumulte, le dissipa'^. Résolu à ne pas laisser troubler la liberté religieuse de sa
* » That one messe (their war no more suffered at the Brst) was more fearfull to him than if ten thousand armed ene- inyes were Landed in any partie of the reaime. » Knox, The Bùtory, etc., t. Il, p. 276.
^ « And nien began openlie to speack , a shall that idoll be suffered a(jane to take place withîn this realm! » it shall not. » Knox, ibid., p. 270.
* On appelait maître le fils aine d'un lord. Ce Patrick Lind* say de Byres succéda au titre de son père comme sixième lord de ce nom en 1563.
* « The lord Lindsay (then but maister) with the gentil- men of fyiff, and others, plainlie cried in the close « the idolater preast should dye the death » according to God's law. » Knox, ihid.f p. 270.
* Knox, ibiJ., p. 271.— Tytier, t. VI, p. 277.
420 MARIE STUART.
sœur, il s'était placé à la porte même de la cha- pelle. Opposant son autorité et son énergie à ce fa- natisme tumultueux , il protégea les chapelains de la reine, qui achevèrent en paix la cérémonie catho- lique, au grand scandale de Knox, dont le cour- roux ne ménagea pas lord James.
En effet , peu de temps après cette scène , Knox écrivit à son ami Calvin : « L'arrivée de la reine a troublé la tranquillité de nos affaires. Elle était à peine revenue depuis trois jours que l'idole de la messe était relevée. Quelques hommes graves et de beaucoup d'autorité ont voulu s'y opposer en disant que leur conscience purifiée ne pouvait pas souffrir qu'on souillât de nouveau la terre que le Seigneur, par l'efficacité de sa parole , avait purgée de l'idolâ- trie étrangère. Mais comme la majeure partie de ceux qui adhèrent à notre foi en a pensé autrement, l'impiété est restée victorieuse et acquiert aujour- d'hui de nouvelles forces. Ceux qui l'ont emporté donnent pour raison de leur indulgence que tous les ministres de la parole sont d'avis, et que tu as- sures toi-même , qu'il ne nous est pas permis d'em- pêcher la reine de pratiquer sa religion. Bien que je combatte cette rumeur, qui me paraît ti*ès-fausse, elle a pénétré si avant dans les cœurs qu'il m'est impossible de l'en faire sortir, à moins que je ne sache de toi si la question a été soumise en effet à votre Eglise et comment ont répondu les frères. Je
CHAPITRE III. 121
tHmportune toujours, mais je n'ai personne autre dans le sein duquel je verse mes soucis. Je confesse ingénument, mon père, que je n'avais jamais senti jusqu'à présent combien il est pénible et difficile de combattre l'hypocrisie sous le masque de la piété. Je n'ai jamais craint ainsi les ennemis découverts lorsque, du milieu des tribulations, j'espérais la
victoire'.
Le mécontentement de Knox révélait toute l'into- lérance nouvelle , dont la reine retrouva de mena- çants indices lorsqu'elle fit son entrée publique dans Edimbourg. Le 2 septembre, jour marqué pour cette solennité, Marie Stuart, après avoir diné au château, s'avança vers la ville sous un dais de velours violet, accompagnée de la noblesse et des principaux bour- geois. Un jeune enfant, âgé de six ans, sortit d'un nuage comme s'il descendait du ciel et lui offrit, en récitant des vers, les clefs d'Edimbourg, une Bible
^ Cette lettre latine de Knox h Calvin est du 24 octobre. Elle appartient à M. Feuillet de Concbes, et vient d'être im- primée par M. Teulet dans le t. II, p. 12 à 14 des Pièces et documents relatifs à t histoire <f Ecosse au seizième siècle. Après avoir dit à Calvin : a Apertos hostes nunquam sic tiuiui , quum in mediis erumnis victoriam sperarem, » Knox finis- sait par ces mots : « Salutat te Jacobus ille frater reg^inae, maxime senex, qui solus inter eos qui aulam fréquentant impietati se opponit; ille tamen inter reliquos fascinatur in hoc quod veretur idolum illud violenter deturbare. Salutat te Ëcclesia tota et tuarum precum subsidium flagitat. Do- minus Jésus diù Ecclesiae suae iocolumem servet. Amen. »
422 MARIE STUART.
et un livre des Psaumes. Afin de lui rappeler les ter- ribles vengeances que Dieu, d'après les livres saints, tirait des idolâtres, on représenta sur son passage le supplice de Coré, de Dathan et d'Abiron , engloutis au moment où ils accomplissaient leur sacrifice , et d'autres spectacles d'une signification également si- nistre. Ce fut avec beaucoup de peine qu'on renonça à l'outrageante représentation d'un prêtre brûlé sur l'autel pendant l'élévation de l'hostie. Applaudie comme reine, menacée comme catholique, Marie, après avoir assisté à des manifestations d'allégresse populaire et de fanatisme religieux, revint dans Ho- lyrood, où elle reçut de la ville pour présent de joyeuse entrée un buffet d'argent doré du prix de deux mille marcs ^
La reine, étant parvenue, grâce surtout à la fer- meté de son frère, à pmtiquer son culte en particu-- lier, sentit qu'il fallait rassurer ces redoutables pro- testants sur la domination exclusive du leur. Elle leur fit donc des concessions qui durent lui coûter
* Wright, Queen Elisabeth and fier ûmeSy London, 1838/ t. I, p. 73, d'après une lettre de Randolph à Cecil du 7 sept. 1561. — George Chalraers, The life of Mary queen ofScots, drawnfrom the State Papersy t. 1, p. 80, 2' édit., 3 vol. in-8% Loudres, 1822.— Keith, p. 189.— Rnox , t. Il, p. 287 et 288. — Cette entrée du 2 septembre appelée triumph et un banquet donné par la ville le 31 août avaient coûté aux habitants d'Edimbourg 4,000 marcs d'argent. — George Chalmers, ilùd.f et Knox ^ t. II, note de la page 288.
CHAPITRE m. 423
beaucoup. Elle déclara dans le conseil et elle an- nonça au peuple par une proclamation qu'il ne se- rait apporté aucun changement à la croyance établie, et que tout acte, soit public, soit secret, tendant à en altérer la forme, serait puni de mort \ L autorité régulière de la couronne confirmait ainsi les déci- sions prises par Fautorité révolutionnaire du parle- ment. Marie voulut ensuite voir Knox, et peut-être espéra-t-elle Fadoucir et se l'attacher. Dans une en- trevue qu'elle eut avec lui *, elle discuta les devoirs du sujet et du chrétien. Elle lui fit sentir que, dans son ouvrage sur le gouvernement des femmes , il excitait les peuples contre les princes, et elle l'enga- gea à avoir plus de charité envers ceux qui pensaient, en matière religieuse, autrement que lui. « Madame, lui répondit Knox, si rejeter Fidolàtrie et engager le peuple à adorer Dieu selon sa parole est considéré
* Cette proclamation, extraite des registres du conseil privé, et datée du 25 août 1561, est dans Knox , Hisiory oj the reformation, t, II, p. 272, 273. Sa Majesté veut, y est-il dit : u ...that none of tbem take upoun hand privatlie or openlie, to make alteratioun or innovatioun of the state of religioun, or attempt any thing against the form which Her Majestie fund publiclie and universallie standing in this her realm at Her Majestie arryvell in this her realm , under the pane of death. » P. 273.
^ u The quene spock with Johne Knox and had long rea- soning with hiin, none being présent except the lord James. »f Knox, Hûlory ofthe r^ormation^ t. II, p. 377.
42i MARIE STUART.
comme une excitation des sujets contre leurs princes, je ne saurais être excusé, car c'est ce que j'ai fait; mais si la connaissance de Dieu et de son vrai culte conduit tous les bons sujets à obéir au prince de bon cœur, qui pourrait me blâmer? « — Il assura du reste qu il vivrait content sous l'autorité de la reine tant que le sang des saints ne serait pas versé, et il soutint que, dans les choses de la foi, les sujets n*é- taient pas obligés de suivre la volonté de leurs princes, mais les commandements de leur Créateur. « Si tous les hommes du temps des apôtres, ajouta-t-il, avaient été contraints de suivre la religion des empereurs, que serait devenue la foi des chrétiens?» La reine, établissant alors une judicieuse distinction entre les refus de la foi et les soulèvements de la révolte, lui répondit : — « Mais ces hommes ne résistaient pas. — Ceux qui n'obéissent point, répliqua Rnox, aux commandements qui leur sont faits, sont censés résister virtuellement. — Non, continua la reine, ils ne résistaient pas avec l'épée, — C'est, poursuivit Knox, parce que Dieu ne leur en avait pas donné le pouvoir et le moyen. » A cette naïve et hardie décla- ration, que la force conférait le droit de soulèvement et que la faiblesse était la seule raison de la soumis- sion aux princes , Marie Stuart lui dit avec étonne- ment : « Vous pensez donc qu'il est permis aux su- jets de résister à leurs princes lorsqu'ils en ont le pouvoir? >' Le fanatique réformateur, qui subordon-
CHAPITRE III. 125
nait rÉtat à la reli(>ion , ne recula point devant ces conséquences de sa théorie : — « Très-certainement, madame, dit-il, si les princes excèdent leurs devoire. » Comparant alors le souverain qui , dans un accès de zèle aveugle, voudrait frapper les enfants de Dieu, à un père de famille qui, dans un mouvement de folie, poursuivrait ses propres enfants avec une arme que ceux-ci auraient le droit de lui enlever, Knox dit : — « Il serait permis d'ôter l'épée à un tel prince, de lui lier les mains et de le mettre en prison jusqu'à ce qu'il fût devenu plus calme. Ce ne serait pas lui désobéir, mais se conformer à la parole de Dieu. » — Marie resta confondue. Une doctrine aussi subversive de toute autorité, qui faisait les su- jets juges de l'obéissance qu'ils devaient à leurs sou- verains, et qui, sur la provocation de leurs chefs spirituels, les autorisait à la révolte, la remplit d'é- pouvante. Elle entrevit le terrible avenir qui lui était réservé, conune reine catholique, au milieu de ces fiers et insubordonnés protestants, de ces sombres et fanatiques ministres. Elle n'eut plus la force de répondre, car elle en sentit l'inutilité. Elle tomba dans un triste silence et elle resta comme accablée pendant un quart d'heure ^ Lord James assistait seul à cette étrange scène où
' a At thèse words , the quene stood as it war aiiiased , more tban the quarter of one hour. Her contenance altered. n Knox, Hisiory ofthe refonnatiouy t. II, p. 282.
426 MARIE STUART.
Knox se présentait devant cette jeune et aimable reine récemment arrivée de France comme les pro- phètes juifs allaient porter les admonitions du Très- Haut aux rois dlsraël et de Juda. Il chercha à re- mettre Tesprit et à remonter le courage de sa sœur; et Marie Stuart, donnant un assentiment Ironique aux paroles factieuses de Knox afin d'en mieux montrer la portée: »< Bien, dit-elle, je le conçois. Mes sujets doivent vous obéir et non à moi ; ils doi- vent faire ce qui leur plaît et non ce que je leur commande. Au lieu d'être leur reine, je dois ap- prendre à devenir leur sujette ! » — Poussé à cette extrémité de sa doctrine, Knox se récria, et voulant revenir en arrière : — « A Dieu rie plaise, répliqua- t-il, qu'il en soit ainsi. Je suis bien éloigné de com- mander à qui que ce soit, ou de délier les sujets de leur loyale obéissance. Je ne désire qu'une chose , c'est que les princes comme les sujets obéissent à Dieu dont la parole enjoint aux rois et aux reines d'être les pères et les mères de son Église et de la nourrir. » Marie, qui n'entendait pas devenir la protectrice d'une religion qu'elle supportait, mais qu'elle détestait, ne se contint plus. Elle laissa éclater les sentiments qu'elle avait jusque-là dissimulés, et dit avec colère : — « Ce n'est pas votre Église que je nourrirai, mais l'Lglise de Rome que je crois la vraie Église de Dieu. »
A ces mots, Knox ne se contint pas davantage. H
CHAPITRE III. 4i7
répondit vivement à la reine que sa volonté n'était pas la raison et que ce qu'elle pensait de l'Kglise de Rome ne saurait changer cette prostituée, comme rappelaient lui et les siens, en l'épouse immaculée de Jésus-Christ. Il se livra aux plus violentes invec- tives contre cette Église dont il ne comprenait pas les dogmes profonds et dont les longs abus avaient compromis aux yeux des réformateurs les grandes institutions. Il la déclara remplie d'erreui^ , souillée de vices, et s'offrit à prouver que la croyance y avait plus dégénéré que dans l'Église des juifs. La reine mit fin à cette audacieuse sortie, et le congédia. Il sortit en priant Dieu « de la bénir dans la république d'Ecosse aussi amplement que l'avait été Déborali dans la république d'Isi^ël \ >^
La fougue inconsidérée de Knox encourut le blâme des chefs politiques du parti protestant. liC- tfaington écrivit même à Cécil : « Je voudrais que M. Knox parlât d'une manière plus aimable à une aussi jeune princesse et que sa véhémence, que rien n'arrête, ne lui fît pas émettre des sentences diffi- ciles à digérer pour un estomac faible. Assurément, elle montre vis-à-vis de lui une sagesse au-des^s de
* Ce long entretien, que j'ai abrégé, est tout entier dans Knox, Htstory ofthe reformation, t. Il, p. 277 à 286. — Il est également dans M*Crie, Life of John Knox, t. 11, p. 31 à 39. — Randolph en fait mention en écrivant à Cecil, le 7 septembre 1561 ; Keilb, p. 188.
428 MARIE STUAKT.
son âge. Que Dieu lui accorde lassistance de son esprit ^ » Paraii les douze comtes ou lords dont Marie avait composé son conseil privé, elle avait donné la prépondérance aux sectateurs du culte nouveau. Dans une assemblée générale réunie pour régler l'état et les moyens d'existence de l'Église ré- formée, il fut décidé que le tiers du produit des biens ecclésiastiques, restés entre les mains des pré- lats ou saisis par les nobles, serait remis à la reine pour l'entretien des prédicateurs, l'établissement des écoles , l'assistance des pauvres et l'augmentation de son propre revenu. Lord James, Maitland de Lething- ton, le comte d'Argyle et le comte de Morton furent chargés de surveiller la fixation de ce tiers. La con- fession de foi resta la règle de la croyance, mais le livre de discipline fut repoussé par la noblesse, qui voulut bien se soiunettre à la doctrine des ministres sans accepter leur gouvernement *. Ces premiers
* « You know the veheraency of M. Knox's spirit, which cannot be bridled , and yet dotb sometimes utter such sen- tences as cannot easily be digested by a weak stomach. I could wish be would deal with her more gently, beîng a young princess impersuaded. For this I am accounted too politic , but surely in her comporting^ with him , she doth déclare a wisdom far exceeding her âge. God granther the assistance of bis spirit. » Lethington à Cecil, 25 octobre 1561, au State Pap. Off., et dans Tytier, t. K, p. 281, 282.
* Tytier, t. VI, p. 291 à 293. — Knox, jffistory, etc., t. II, p. 295 à 299.
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actes de Tadministration de Marie eurent pour objet une sorte de transaction entre les divers intérêts, dans ce pays toujours prêt à la guerre civile. Domi- nation religieuse du parti réformé ; liberté particu- lière pour la reine ; partage de lautorité dans un conseil mixte; division des revenus ecclésiastiques, dont les deux tiers étaient conservés aux anciens ti- tulaires du clergé catholique ou laissés à la noblesse, et dont l'autre tiers était affecté au service de la nouvelle Église : tel lut Tarrangement qui prévalut au retour de Marie Stuart.
Cet arrangement fut dû en grande partie à Fin- fluence croissante de lord James/ que sa sœur créa comte de Mar à Foccasion de son mariage avec la fille du comte Marshall, et quelle investit des pouvoirs les plus étendus pour qu'il rétablît la soumission dans les districts insubordonnés des frontières. Il le fit avec une rare énergie et un prompt succès ". Mais les principaux membres de la haute noblesse ne virent pas sans jalousie la faveur dont il jouissait. Les Gordon , qui étaient restés ca- tholiques, et les Hamilton, qui regrettaient beau- coup leur puissance perdue, en furent particulière- ment mécontents. Cette dernière famille était privée de grands revenus par suite des changements qu'on avait récemment accomplis et que le clergé romain reprochait à la reine d'avoir sanctionnés. Le duc de
*Tytler, t. VI, p. 290.
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Châtellerault et son fils aîné^ te comte d'Arran, n'avaient point paru auprès de Marie Stuart à l'épo- que de son arrivée ^ Ils tenaient toujours k forte- resse de Dumbarton ^ mais ils étaient sans influence et une partie des biens de l'abbaye d'Arbrodth leur était eiilevéej L'archevêqiie de Bdint-André^ frère naturel du duc$ était obligé d'abandonner plusieurs de ses bénéfices; lord Claude son fils, de renoncer à l'abbaye de Paisley dont 11 aurait été futur posses- seur; l'abbé de Kilwinning et d'autres Halnilton, de se résigner aux sacrifices * que leur avait imposés la dernière assemblée. Quant au èomte de Hiintly, dont le fils aîné, Alexandre Gordon^ mort en 1553 '^ avait épousé une Hamiltoii , il joignait âUlt t^aused générales du mécontentement éprouvé par tous léS bai'ons qui n'étaient pas en crédit ^ là crainte d'êtt^ dépossédé du comté de Murray; Il jëUissait depuis longtemps de ce comté et ne voulait pas le perdre *:
•
• The dttke and his soti^ the etttl df Arràti, eàtiié hot tiigh the queen« » G» Chaltners, U 1^ p. 8h
* Ds avaient encore le monastère de Failfurd, dans TAir- shîre, et l^atbaye de Crossraçueï. Knox, History, etc., t. II, p. 167, tiote 4, êi 168, notes 1 él S.
• Knox, Histotif^ ete^j h II, p. 860^ notes
* Ce comté avait été possédé par James Stuart, Als naturel de Jacques IV, jusqu'à sa mort en 1544, époque où il avait fait retour à la couronne. Le 30 janvier 1562 la reine Tavait promis à son frère James, sous sceau prive. — G. Chalmefs, t. I, p. 121, 122.
CHAPITRE m. 431
L'union des mécontents ne se faisait jamais at- tendre en Ecosse. Mais cette fois elle u alla pas loin. Le fils aine du duc de Chàtellerault, le comte d'Ar- ran, dont la tête n était pas ferme $ fut saisi d'une folie soudaine. Dans son accès ^ il découvrit un des- sein qui lui avait été proposé par le comte de Both- well et par labbé de Kilwidning pour envahir le palais de la reine, s emparer de sa personne , tuer le comte de Mar et prendre en